LA PIECE AUX 100 FLORINS

C’était il y a un peu plus de 50 ans, la tête du Christ était tout en haut de la page du livre. Fasciné, mon regard se perdait dans l’enchevêtrement de lignes d’où elle émergeait. De Lignes et de vagues traces informes, et je n’étais pas à même de saisir que c’était l’imprécision de ce visage qui lui donnait cette humanité vibrante. J’ai tout oublié du reste du livre, mais retenu tout de même que c’était un détail de « La pièce aux cents florins » de Rembrandt.

Mon entrée dans l’œuvre du peintre.

Le titre lui vient du prix exceptionnellement élevé qui lui fut attribué au milieu du XVIIème siècle dans ces Pays Bas nouvellement indépendants. Il est resté, par impossibilité de préciser le sujet tant l’œuvre est complexe.

Lieu improbable, sinon cette arche où trône un chameau. Une évidence : tout s’organise autour de la figure de ce Christ prêchant … mais bouche close, ce sont ses mains qui parlent. La droite se lève pour ponctuer le discours, l’autre écarte un barbu qui lui-même, d’une des siennes, repousse la femme qui s’avance avec son bébé dans les bras. L’apôtre Pierre se heurte au « Laissez venir à moi les petits enfants » !

Mais pas qu’eux. Venez, venez, venez … et ils sont tous là, aveugles, boiteux, grabataires, infirmes en tous genres. Peuple de l’ombre, peuple de chair taillée dans cette ombre, peuple d’attente heureuse.

De l’autre côté, en pleine lumière, on ratiocine, s’interroge, médit. Les pharisiens ne sont que caricature sèche.

Etrange renversement des sens où l’espoir émane de l’ombre, alors que la lumière n’est que fausse apparence. Etrange seulement si on ne connait pas Rembrandt et sa capacité à cueillir la vie lumineuse au plus profond de la nuit, dans l’invisible.

En cette année 1649, à 43 ans, c’est la première fois que le peintre explore à ce point la puissance expressive du clair-obscur en gravure. L’histoire nous dit que ce ne fut pas simple. L’œuvre a été commencée quelques années plus tôt, essentiellement centrée sur l’accueil de l’enfance qui est, tout autant que son sens factuel, celle à chercher en chacun de nous. Puis vient l’explosion. On peut voir comme un signe qu’en 1648 Rembrandt ne fait que 6 gravures et seulement 3 peintures. L’une de celles-ci est « Les pèlerins d’Emmaüs » du Louvre où un Christ rayonne, bien proche de celui de la gravure. Quant à l’année 1649, aucune autre gravure et une seule peinture. Toute la place pour le grand œuvre !

Et le chantier est énorme, brassant la presque totalité du chapitre 19 de l’Evangile de Matthieu. La guérison des malades, qu’il amplifie somptueusement, l’accueil des enfants, les pharisiens s’apprêtant à le mettre à l’épreuve. Mais aussi, plus discret mais capital, le jeune riche à qui il est demandé de donner ses biens aux pauvres. Il est là, juste à gauche, derrière la femme qui présente son bébé, tête penchée dans une douloureuse interrogation. Tout donner pour un riche c’est donner sa vie. Et le chameau est là, qu’il ne voit pas, concluant l’épisode avec cette phrase qu’aucun riche ne peut entendre : « Il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des Cieux. ». Il fallait oser le mettre en image, surtout d’une manière aussi cohérente.

N’oublions pas le chien au premier plan à gauche, le gamin qui s’élance pour entrainer sa mère vers l’homme lumineux. Les gravures de gueux, d’enfants, de vie des humbles, de caricatures de lui-même, qui préparaient le peintre à donner ainsi existence à l’humanité ne sont pas si loin … 20 ans !

Et puis il y a Erasme, calme, pensif, recueilli derrière Pierre agité. A quoi pense-t-il ? A tisser tout cela avec le fil de la raison ? peut-être préfigure-t-il le Rembrandt qui s’annonce, plus intérieur, plus « pictural », celui des dernières années de solitude.

J’ai peu évoqué la technique. A ce point de force expressive, elle se fait oublier. Mais on peut se perdre dans le monde d’ombres du « décor » au-dessus de la scène. Cette architecture nocturne presque informelle émane de la vie qu’elle domine. On y sent déjà toutes les vibrations des matières qui s’imposeront à coups de brosses et de couteaux dans les peintures à venir.

Et l’exploration des futures nuits gravées.

Regard sur