VAN GOGH – Les MANGEURS de POMMES de TERRE

Le père est mort.

Alors il s’en va, quelque peu poussé par ses sœurs. Il quitte la maison familiale et s’installe dans son atelier aménagé chez le sacristain, un peu plus loin dans le village de Nuenen.

Le père est mort. Illusoire libération qui laisse inachevé le malaise de plusieurs années de rapports conflictuels. Nous sommes au début du mois d’avril 1885. Cela fait 5 années que Van Gogh – il a alors 33 ans – consacre sa vie au dessin et à la peinture, 2 ans que, revenu près des siens, il peint tisserands, paysages brabançons, et surtout, depuis quelques mois,sur les traces de Millet, des portraits de paysans et paysannes.

C’est à ce moment critique, où il perd celui qui fut son modèle puis son repoussoir, qu’il décide de s’affronter à cette « composition », ce repas d’une famille paysanne dans le soir : « Les mangeurs de pommes de terre ». Il est difficile d’établir à quel moment ce projet est né, - probablement en même temps que le travail sur les portraits – mais la volonté de faire un vrai « tableau » organisé, avec des personnages en action, est ancienne. Les essais ne manquent pas, jamais aboutis, souvent maladroits.

Mais en ce début d’avril 1885 la table est dressée. Van Gogh va dévorer du mangeur, et cela pendant plus d’un mois avec diverses études dessinées et peintes (malheureusement perdues pour la plupart), deux études d’ensemble peintes, une lithographie, et la réalisation aux multiples reprises. Aucune œuvre du peintre ne sera l’objet d’autant de commentaires dans ses lettres.

Petit florilège :

L 492 – jeudi 9 avril 85
Sur le travail de la 1ère étude des Mangeurs :
« Je n’ai pas pu la pousser aussi loin que j’en avais eu l’intention. J’y ai travaillé pendant 3 jours sans interruption du matin tôt jusque tard le soir, et le samedi soir la couleur commençait déjà à se trouver dans un état qui ne permettait pas de poursuivre le travail. A moins d’être complètement sèche. »

L 495 – mardi 21 avril 85
« … J’espère que le tableau de ces mangeurs de pommes de terre va avancer un peu. … Mais d’un autre côté – je ne connais rien à quoi l’on travaille avec une telle paix, au sens de paix intérieure, même quand on doit beaucoup lutter dans la vie matérielle. »
« … comme cela est bien dit des figures de Millet – son paysan semble peint avec la terre qu’il ensemence ! comme c’est juste et vrai ! et comme il importe de réussir à préparer sur la palette ces couleurs qu’on ne peut nommer et en quoi, en fait, tout consiste – en tant que point de départ. »

L 496 – v. mardi 28 avril 85
« Je voulais te dire que je travaille d’arrache-pied aux mangeurs de pommes de terre. . Avant tout, je fais de mon mieux pour y mettre de la vie. Je peins ceci par cœur sur le tableau même.
Et puis, je vais voir chaque soir sur place, pour redessiner des fragments. Mais devant le tableau, je laisse ma propre tête ajouter son travail, au sens de pensée ou d’imagination, ce qui n’est pas tellement le cas avec les études, où aucun procédé de création ne peut intervenir mais où l’on puise dans la réalité de quoi nourrir son imagination, afin que celle-ci soit juste. »

L 497 – jeudi 30 avril 85
« En effet, j’ai bel et bien voulu faire en sorte qu’on ait l’idée que ces gens, qui mangent leurs pommes de terre à la lueur de leur petite lampe, ont bêché eux-mêmes la terre avec ces mains qui puisent dans le plat. Le tableau évoque donc le travail manuel et l’idée que ces paysans ont donc si honnêtement mérité leur nourriture. J’ai voulu qu’il fasse penser à une tout autre façon de vivre que la nôtre – à nous civilisés. Dès lors, je ne désirerais absolument pas que tout le monde trouve ce tableau beau ou bon de prime abord. ……
Si un tableau paysan sent le lard, la fumée, la vapeur de pommes de terre – tant mieux – ce n’est pas malsain – si une étable sent le fumier – bien, c’est le rôle d’une étable – si le champ répand une odeur de blé mûr ou de pommes de terre - ou d’engrais et de fumier – c’est sain précisément – surtout pour les citadins. »

L 499 – v. samedi 2 mai 85
« C’est un tableau très sombre cependant pour le blanc, par exemple, je n’ai même pour ainsi dire pas employé de blanc du tout, mais simplement la couleur neutre qui se forme quand on mélange du rouge, du bleu et du jaune, par exemple du vermillon, du bleu de Paris et du jaune de Naples. Cette couleur est donc en elle-même un gris assez foncé, mais semble du blanc dans le tableau. …
Et puis, il y a les carnations – je sais bien que si on les considère superficiellement, c’est-à-dire sans y réfléchir vraiment, elles ressemblent à ce qu’on appelle les carnations.
Cependant, quand j’ai commencé le tableau, je les ai peintes ainsi – avec un peu d’ocre jaune, d’ocre rouge et de blanc, par exemple. ….
Mais c’était trop clair, et ça n’allait décidément pas.
Que faire ? j’avais fini toutes les têtes, et plutôt avec grand soin – mais je les ai promptement repeintes sans merci et la couleur qu’elles offrent maintenant est à peu près celle d’une bonne pomme de terre bien poussiéreuse, non épluchée naturellement. »

Deux jours après il préparait l’expédition de la peinture à Théo.
Première œuvre considérée comme un aboutissement, champ d’expérience pour le travail de la couleur, la peinture des « Mangeurs » peut être considérée comme le socle sur lequel va s’appuyer la suite du travail de Van Gogh. Il l’évoquera à plusieurs reprises plus tard, en particulier à propos d’une autre « composition », arlésienne, « Le café de nuit », et surtout au printemps de l’année 1890 à Saint Rémy, quelques mois avant sa mort, où il envisage même d’en faire une nouvelle version.

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