JOURNAL JOURNAL 37

Publié le samedi 29 avril 2017 à 07h43

JOURNAL JOURNAL 37…..Quel feu d’artifice !...A Paris, en ce Noël 2016, je ne sais plus où donner de l’œil, où diriger mes pas, tellement il y a d’expositions à voir. Joie ! Un mois après, retour sur quelques souvenirs.

            Deux chats qui se regardent à quelques mètres l’un de l’autre. J’avais, en entrant dans la salle, été attiré par celui, noir et faisant le dos rond, qui semblait dominer toute la faune autour – chien, guenon, chèvre,… -, bien à l’abri dans un angle. C’est, en m’approchant de lui, son regard qui m’a désigné l’autre chat, « raide comme une saillie » aurait dit Brel, tendu à l’extrême, queue à l’horizontale. Regard dans regard, surprise et complicité, image de Picasso et Giacometti réunis dans un face à face un peu tiré par les cheveux au musée Picasso, mais permettant de se régaler de l’un, ou de l’autre….et parfois des deux comme dans ce duo félin.

            C’était le premier jour, et j’enchainais avec une exposition autour des peintures de Schönberg au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme. Exposition très documentée….mais dont je ne me souviens que de 2…..Kandinsky ! A deux pas de là, Beaubourg. M’a pris l’envie d’aller faire une petite visite à « L’atelier Brancusi » reconstitué. Je n’avais pas osé y retourner depuis très longtemps. J’avais été déçu, alors, par l’aspect factice du lieu, l’absence d’âme. Un atelier sans son habitant, sans la poussière, les odeurs et la vie en devenir…Bien sûr, les œuvres étaient là, mais elles semblaient orphelines, dans l’attente de ce compagnon, son regard, sa voix, ses mains caressantes. Qu’en était-il maintenant ? Enfer et damnation ! L’aseptisation poussée au paroxysme ! Brancusi mis sous cloche avec un atelier fermé par des baies vitrées, visible comme dans une belle vitrine, en tournant autour par un étroit couloir. Et il m’a fallu bien du temps pour faire le vide et m’abîmer tout de même dans le dialogue silencieux avec quelques œuvres.

 

            Et Rembrandt vint ! J’avais un peu renoncé à lui mais, tout de même, en fin d’après midi, je retraversais Paris pour l’exposition « Rembrandt intime » au musée Jacquemart-André. Longue attente, traversée « labyrinthique » de l’Hôtel particulier avant de trouver, enfin, l’exposition. Et là, le rêve ! Dans une simplicité chaleureuse, un éventail remarquable de peintures, dessins, gravures, offert naturellement. Des œuvres connues comme les 2 versions des « Pèlerins d’Emmaüs », celles du Louvre et du musée Jacquemart-André. La révélation que cette dernière, œuvre de jeunesse caravagesque, voire un brin baroque, n’a rien à envier à sa copine plus célèbre. Des découvertes comme ce Saint Paul méditatif et lumineux, ou une Hendrickje en manteau blanc (image 2), déesse sensuelle et tendre. L’éclat de rouges et de bleus dans le clair-obscur, le velours des ombres gravées…Plus d’une heure à aller et venir, incapable de quitter ce monde de douceur et de force.

 

            Pause le jour de Noël, et nous voilà levés tôt le 26 au matin pour s’aventurer vers la Fondation Vuitton, et l’exposition « phare » du moment : « Icônes de l’art moderne ». Passons sur le côté tape à l’œil de l’architecture, agrémentée pour un temps de la Nième collection de rayures de Buren, pour constater la qualité des salles d’exposition et celle de l’accrochage. Et nous voilà parti à savourer plus de 2 heures – jusqu’à épuisement – une des plus somptueuses collections de peintures de la fin XIXème/début XXème Siècles : Matisse, Picasso, Monet, Cézanne, Gauguin, etc…Il avait l’œil, et de bons conseillers, Monsieur Chtchoukine ! Il faudrait plusieurs visites pour profiter pleinement de tout, et je ne suis pas très étonné de rester marqué par les Cézanne et les Monet des premières salles, celles où le regard est encore frais, et les jambes solides. L’étude pour « Le déjeuner sur l’herbe » (image 3) de ce dernier m’a d’autant plus frappé que je n’en connaissais l’existence que par une mauvaise reproduction, et imaginais une petite esquisse superficielle, non cette puissante présence lumineuse de près de 2 mètres de long. C’est le travail préparatoire à une œuvre ambitieuse d’un jeune Monet, 26 ans, devant mettre en scène dans un format monumental une réunion de figures peintes en plein air, préoccupation majeure du moment pour ces peintres qu’on appellera bientôt les « impressionnistes ». Le grand « Déjeuner sur l’herbe » sera un échec, et finira découpé : on en voit 2 morceaux au musée d’Orsay. Reste en moi un petit refrain qui me susurre « Gonflé, le petit jeune »

 

            Je ne quittai pas Monet, le lendemain, en allant au musée Marmottant, mais là il était entouré de 2 « figures » de son époque : Munch et Hodler. Affiche alléchante, d’autant plus que les œuvres de ces deux là sont rarement présentées en France. Munch, malgré sa notoriété de maître de l’expressionnisme, nous reste bien étranger. Quand à Hodler, on peut dire que c’est véritablement un inconnu. J’avais vu, jeune, des peintures de lui lors d’un périple helvétique (en vélo), avec des œuvres de Giovanni Giacometti, le père d’Alberto. Bof !, m’étais-je dit. Puis, il y a quelques mois lors de la précédente exposition au même musée Marmottant, quelques paysages de lui étaient présents. Ben dis-donc !, m’étais-je surpris à penser. Et me voilà face à un Hodler, roi des sommets, maître du minéral, magicien des formes. Rien de « joli », mais la puissance des éléments qui nous dominent. Et reste incrustée en moi le « terrible » de cette femme dans sa barque (image1) luttant contre les flots. Ce pourrait être anecdotique, vaguement folklorique, voire vulgaire. J’y retrouve ces mots de Rilke, dans une des « Elégies de Duino » : « La beauté n’est rien d’autre que le début d’une terreur à peine supportable ». Vous êtes là, en elle dans son effort, submergé comme elle (la peinture fait 1,80 m de long !). Le montagnard Hodler transforme les flots furieux en triomphe de la vie, et vous laisse sur le rivage, retourné. A côté, Monet reste Monet, avec la surprise de 2 chalets dans la neige finlandaise, petits rectangles perdus dans l’immensité vide entre sol et ciel. Magma blanc, sans véritables blancs. Monet minimaliste, surprenant. Et Munch ? Rien à en dire.

 

            Faisant la queue dans le froid 2 jours plus tard, j’étais vaguement inquiet en emmenant des amis voir l’exposition « Bazille » au musée d’Orsay. Voyage vers l’inconnu, ou presque. J’en avais bien vu à Montpellier, dont la belle « Vue de village » (image 4), et j’avais été convaincu, mais une grande exposition ! D’autant plus que, lors de mes études d’histoire de l’art, sa « Réunion de famille », directe contemporaine des figures en plein air de Monet évoquées plus haut, me semblait figée, vaguement « pompier ». Il passait tout au plus pour un dilettante, bon camarade qui logeait et aidait financièrement ses amis. Mort à 30 ans aux premiers jours de la guerre de 70, son œuvre semblait maigre. De fait, les débuts sont laborieux et scolaires, mais très vite, l’équilibre entre la subtilité des couleurs et l’autorité formelle s’affirme. Lumière du midi aidant, cette fusion donne des peintures somptueuses, avec des figures à mi-chemin entre des héros grecs et les parisiens des bords de Seine peints par Monet et Renoir. Nous voilà déroutés, subjugués, comblés.

 

            Me remémorant ces moments, je suis surpris de constater que, dans cette année 2016, je m’immerge avec délice dans des peintures pour lesquelles la maîtrise de la forme affirmée est déterminante. Moi qui doute toujours de la validité de celle-ci, prêt à effacer et effacer encore, déplacer, hésiter, me voilà en pleine ambiguïté.

            Et, curieusement, c’est une des questions que j’ai creusée le plus ces dernières semaines, en approfondissant la critique des pseudos Van Gogh du « Brouillard », édité par les éditions du Seuil, amorcée dans le JOURNAL 35 de novembre. En est né un texte destiné aux auteurs, et qui sera sur ce site lors de la mise à jour fin février, mais que je peux envoyer à qui le veut en PDF.

            Reste à savoir pourquoi cette histoire me tarabuste tant.

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