JOURNAL JOURNAL 36

Publié le samedi 29 avril 2017 à 07h40

JOURNAL JOURNAL….J’aime, le dimanche matin sur France Culture, flâner parmi les spiritualités présentes, Islam, Chrétienté orthodoxe, Protestantisme, Judaïsme. Moments de culture, de méditation, de profondeur. Avec même, parfois, la pointe pimentée des « antis », peu avant 10 heures, comme dernièrement avec une émission de la « Libre pensée ». Comme je n’ai jamais compris en quoi cette pensée était plus libre que la mienne, j’écoutais. Il y était question des racines de la société, et plus particulièrement du discours sur le retour aux racines, sous-entendu chrétiennes. Propos d’une belle justesse s’appuyant sur une comparaison avec les arbres dont ce sont les branchages, feuillages et fruits qui sont la vie, l’avenir, pas les racines. Et donc, le retour à celles-ci serait une régression mortifère. Difficile de ne pas être en accord avec un tel appel à la vie qui se crée ainsi, et se déploie dans la lumière de l’espace. Mais de là à en tirer la négation de ces racines, vouloir les couper !?....Essayez avec un arbre; tout aussi mortel que de ne vouloir garder qu’elles.

            En ce temps de Noël où une part de l’humanité fête justement ses racines dans la naissance d’un petit juif en transit, tandis qu’on célèbre parallèlement un barbu consumériste inventé par Coca Cola, c’est dans une de mes racines picturales  que je vais chercher mes cadeaux pour ce journal de fin d’année. Voici donc 4 peintures de Van Gogh, qui ne font pas partie des « vedettes » du peintre, mais ont compté pour moi d’une manière ou d’une autre.

            La première (image 1) est une vue de la plage de Scheveningen près de La Haye. C’est une des premières peintures à l’huile de Van Gogh. Deux ans après avoir décidé de consacrer sa vie à la peinture, et donné toute son énergie à surmonter ses problèmes avec le dessin, c’est avec une jouissance qu’il ne soupçonnait pas qu’il ose, cet été 1882, s’aventurer dans la matière et la couleur. Et, ce qui est étonnant dans cette œuvre, c’est que, même si la gamme colorée est encore timide, proche des paysagistes hollandais de l’époque, la liberté du pinceau qui décide des formes, l’alliance de maîtrise dans la structure et de « sauvagerie » dans la matière dessine déjà l’aventure du peintre. Les lignes suivantes, extraites d’une lettre à son frère Théo, donnent la mesure du combat :

            « Ici, nous avons eu pendant toute la semaine beaucoup de vent, de tempêtes et de la pluie, et je me suis rendu de nombreuses fois à Scheveningen pour voir le spectacle. Et j’en ai ramené deux petites marines. L’une est déjà pleine de sable – mais la deuxième, faite à un moment où la tempête faisait rage et où la mer était proche des dunes, j’ai dû la gratter deux fois à cause de l’épaisse couche de sable qui la recouvrait entièrement. Le vent soufflait si fort que j’avais du mal à me tenir debout et que je voyais à peine….. »….Une préfiguration des démêlés avec le Mistral en Arles !

            Je ne connaissais la deuxième peinture (image 2) que par une reproduction en noir et blanc, jusqu’à l’exposition de la Fondation Gianadda à Martigny en 2000. Quand je l’ai entre-aperçue, je me suis précipité car je n’en avais qu’une très mauvaise impression. Personnages caricaturés, jusqu’à la disproportion. Espace quelque peu malmené. Formes sommaires. Bref, rien de bien folichon. Donc, la voir en vrai….et là, comme souvent chez Van Gogh, le dessin qui semble outrancier est rééquilibré par les couleurs. Je scrute, m’incruste, et v’là-t-y pas que les eaux du Rhône se mettent à vibrer, la lumière à scintiller. La peinture s’anime. Juré/craché, je n’avais pas bu avant. Fascination ! Je vais voir ailleurs, troublé, retrouve Brigitte, l’alerte sur le phénomène…ou plutôt essaye car elle aussi, de son côté, me parle du même vécu avec cette peinture. Deux à avoir fumé la moquette ? Nous y retournons ensemble, et le Rhône se remet à chatoyer sous le soleil de juin 1888 après un temps de contemplation. Les frères Lumière n’ont pas inventé l’image animée !

            De joie, de douleur, ou d’émotion, j’ai la larme facile. Mais, ce jour de l’année 1990 à Amsterdam lors de « l’exposition du centenaire » au musée Van Gogh, c’étaient les chutes du Niagara. En écrivant ces lignes, j’en ai encore des frissons. Il y avait eu, jeune, le coup de matraque face à « L’église d’Auvers » à Paris, premier Van Gogh vu « pour de vrai ». Mais devant ce « Café de nuit » (image 3), au milieu de la foule, j’étais pétrifié, liquéfié (les deux en même temps, il faut le faire). Depuis le temps que je voulais la voir cette peinture criarde et morbide, avec ce billard comme un cercueil gigantesque écrasant tout l’espace. Incompréhensible ! « J’ai voulu, par le rouge et le vert, exprimer les terribles passions humaines » écrit Van Gogh à son propos, précisant auparavant que « le tableau est un des plus laids que j’ai faits. ». Tout à fait çà, avec cet isolement sinistre des humains rejetés sur les bords du vide, minuscules. Dans mon brouillard cette atmosphère de soufre éclate, mais s’y mêlent une énergie vitale qui me transperce, une humanité et un humour distancié comme « le petit vert tendre Louis XV du comptoir où il y a un bouquet rose ». Ce n’est que plus tard que je réalise le mécanisme de ce mélange, récurent chez Van Gogh, de mélancolie, voire tristesse profonde, et de joie optimiste qu’il ramasse souvent dans une formule déformée tirée de Saint Paul « triste mais toujours dans la joie » ; et reprendra un an plus tard à propos de son « faucheur », image de la mort « presqu’en souriant ». Dans ce « Café de nuit » peint 3 nuits entières de suite, il porte au plus haut point l’oxymore….avec une maîtrise distanciée par sa position en plongée, comme s’il avait peint debout sur une chaise. Le pathos est toujours sous contrôle chez Van Gogh.

            La production picturale de Van Gogh à Saint Rémy de Provence est « encadrée » par deux peintures d’iris qui sont parmi les plus maîtrisées des œuvres du peintre. La première, toute première étude peinte à Saint Rémy, présente un massif d’iris violets, avec un seul blanc, comme isolé et perdu, mais si lumineux. Mais c’est la deuxième (image 4) que je veux évoquer….une peinture réalisée quelques jours avant que le peintre ne quitte définitivement le midi début mai 1890. Présentation tout à fait semblable aux célèbres « Tournesols » arlésiens mais, à l’opposé de la subtile variation en jaune de ces derniers, nous sont offerts l’éclat du contraste violet/jaune, le dessin ciselé des fleurs et la vibration d’un jaune qui résonne comme le fond or des icônes. Une matière de lumière plus qu’une peinture jaune. Avec cette forme en losange du bouquet qui confère une solennité quasi sacrée. Voilà un être brisé par les attaques de la maladie, fuyant vers le nord dans un dernier sursaut, un homme qu’on dit fou, qui n’est pas loin de le croire lui-même, et qui peint une perfection d’équilibre. Et je laisse, pour finir, la parole à mon héroïne du « Cahier de Louise » (édt. Rafael de Surtis, 2000), pensionnaire de la maison de santé de Saint Rémy, et témoin du passage du peintre en ces lieux, qui évoque cette peinture :

 

            Semence levée

            En plein midi

            Avec le temps arrêté.

            Rien de la fébrilité

            rien de l’histoire

            ni anecdote, ni objet, ni reflet

            la pure Présence qui vient à nous,

            offerte sans retenue, simple, claire, évidente –

            indestructiblement douce,

            une –

 

Bon Noël, et à l’année prochaine.

 

Caractéristiques des peintures :

 - « La plage de Scheveningen » – fin août 1882.

            Huile sur papier marouflé sur carton. 34,5x51 cm. Amsterdam, Stedelijk Muséum.

 - « Le pont de Trinquetaille » - juin 1888.

            Huile sur toile. 65x81 cm. Collection particulière.

 - « Le café de nuit » - début septembre 1888.

            Huile sur toile. 70x89 cm. New Haven, Yale University Art Gallery.

 - « Les iris » - début mai 1890.

            Huile sur toile. 92x73,5 cm. Amsterdam, Musée Van Gogh.

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