JOURNAL 86

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Publié le mardi 23 mars 2021 à 10h49

 

JOURNAL 86 … Ce jour-là les korrigans étaient particulièrement en forme. A priori l’abbaye cistercienne de Koad-Malouen en Kerpert n’était qu’à quelques kilomètres de notre gîte nocturne, mais au bout de plus d’une demi-heure à errer dans le labyrinthe des minuscules routes bretonnes, il a fallu se rendre à l’évidence : nous étions une nouvelle fois victimes des facétieux lutins. Pas besoin de travaux de voierie avec déviation aléatoire, ni de bretons bretonnants dissimulateurs de panneaux indicateurs en français, les korrigans se débrouillent très bien pour vous faire tourner en rond. Ça n’était pas la première fois, mais généralement plutôt à propos des mégalithes. Je leur garde encore rancune pour un menhir jamais trouvé … mais reconnais volontiers qu’ils doivent bien rire quand, au bout du chemin, on en trouve un planté au milieu d’un parterre de fleurs sur-vitaminées, dans un jardin gazonné entouré de haies de thuyas.

            Et puis comment leur en vouloir ? nous sommes chez eux, et il faut bien avouer que l’émotion de la rencontre avec le monument convoité est démultipliée par cette errance. Comment regretter les longs temps de marche incertaine sur les landes bretonnes à s’imprégner de l’âme du pays avant de toucher au but ? Combien de découvertes fortuites ?      

             En l’occurrence ici, rien que l’arrivée barrée par la façade dressée, seule défiant le ciel et l’air, débarrassée de toute contingence terrestre, et nous voilà habités par une présence qui nous dépasse (image 1). Comme si ne restait que l’essence d’une abbaye, pauvre tentative humaine pour bâtir un lieu matériel ouvrant à l’infini.

             Mais toute ruine ne serait-elle pas une de ces voies – on pourrait peut-être écrire voix – qui nous met physiquement en face du tout où rien de la mort ? une porte sur le néant ou la vie éternelle. On peut rêver ou cauchemarder, il s’agit de toutes façons de croyances aussi inatteignables l’une que l’autre.

            Rien que de très banal dans cette vision romantique de notre finitude. Mais il y a plus, que je ressens fortement auprès des mégalithes néolithiques, en particulier dolmens ou allées couvertes. Ces ruines là nous laissent plus de liberté d’esprit par leur éloignement temporel, indemnes des couches de croyances à travers lesquelles nous regardons toutes celles de la période « historique ». Alors nous pouvons plus facilement être envahis par la poésie du monument dans l’espace, et du lien à la terre d’où il semble émerger et faire partie, identique et différent. Et la lumière glisse et chante de la même manière sur les peaux minérales que sur les fleurs et les écorces. Se faufiler entre ces blocs rejoint l’immensité d’un ciel étoilé (images 2 et 3 : allée couverte de Lesconil dans le Finistère, près de Douarnenez).

            On peut aussi n’y voir que gros cailloux vaguement organisés, les escalader, jouer ou danser sur les dalles de couverture, s’interroger et s’extasier sur l’exploit technique, etc… Mais il est surtout stimulant de découvrir leur véritable aspect d’origine sous leur tumulus, avec les vides soigneusement murés entre les dalles, et parfois de véritables petites coupoles de pierres sèches. Bref, entrer dans cette connaissance culturelle qui, loin d’ôter le merveilleux sensible, le mystère, renforce le plaisir et l’imagination (image 4 : tumulus au Bougon dans les Deux Sèvres).

Et pour clore ce dernier JOURNAL lié à ce site qui va disparaitre, et en attendant le numéro suivant dans sa nouvelle formule, place à Philippe Jaccottet dont j’annonçais la mort il y a un mois avec ce court poème extrait du recueil « Cahier de verdure » :

Le tronc ridé, taché

qu’étouffe, à force, le lierre du Temps,

si l’effleure une rose, reverdit.

 

Dis plutôt la rivière que la ruine

ou mieux : pour toute ruine cette ruine d’eau.

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