JOURNAL 85

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Publié le samedi 27 février 2021 à 10h49

JOURNAL 85 … J’ai retrouvé Shitao ! j’ai retrouvé le peintre « Vague de pierre », ou si vous préférez « Moitié d’homme », ou encore « Racine obtuse », plus connu sous cet autre pseudonyme de « Moine Citrouille-amère » dont le traité « Propos sur la peinture » est un des textes fondamentaux de l’univers pictural chinois. J’ai retrouvé le chant silencieux du vide et du plein, du dialogue entre montagnes, nuages et eau où l’homme se perd, où l’homme a une chance de saisir le sens de son appartenance à cette Nature dont il n’est qu’un éphémère atome.

            C’est encore une conséquence heureuse de mon interrogation sur le « pourquoi » de la peinture évoqué dans le dernier Journal à propos de Léonard de Vinci. Je venais d’achever mes investigations sur la Renaissance italienne, croulant jusqu’à saturation sous le poids de l’homme retombé sur terre après des siècles de regards tournés vers les Cieux. L’homme prenant à bras le corps l’énigme de sa matérialité que Masaccio présente magnifiquement avec « Adam et Eve chassés du Paradis » à la chapelle Brancacci de Florence (image 1). Pauvres ancêtres avec leur ombre charnelle si fragile …

Pauvre Humain, simple poussière, mais poussière pensante et frémissante qui peut jouir de ce cadeau offert par le Père divin d’être maitre de son destin, libéré des chaines dorées du farniente éternel. Sauf que, mal réveillé de son sommeil paradisiaque, il confond cette capacité offerte à chercher, imaginer, inventer, créer, avec la domination sur tout ce qui n’est pas lui. Même Dieu peut attendre, éternellement seul dans son Paradis, l’Homme n’a plus besoin de lui.

          J’en étais donc là et réfléchissais à l’articulation de cette « révolution » italienne avec le 19ème siècle, sautant allègrement deux siècles qui n’apportaient pas de réponses vraiment nouvelles à ce « pourquoi » de la peinture, lorsque Shitao « Rongé jusqu’aux os », autre pseudonyme, s’est rappelé à mon bon souvenir. Comment, quand ? No sé ! Mais c’était comme si une brise légère nettoyait mes neurones surchauffés. J’oubliais Adam « Le glébeux », selon la forte traduction biblique d’André Chouraqui, pour retrouver un Humain de Souffle et d’Esprit.

            Repos réjouissant en ces temps où nous marchons dans un tunnel dont la faible lueur de sortie semble s’éloigner à chaque pas. Pas de plus en plus lents, lueur de plus en plus faible si on a déjà parcouru un long chemin de vie.

           Shitao (1642-1707) a, lui, autant de vies que de pseudonymes. Fils de famille noble massacrée par les mongols nouveaux maitres de la Chine, moine, homme de cour, ermite, il ne tient pas en place et passe de longs temps à gravir les montagnes du sud du pays. Mais toujours lettré et peintre, il fait partie de ces irréductibles indépendants qui vénèrent la tradition pour mieux lui tourner le dos.

            Retrouvons le dans ses propos de moine cucurbitacée :

            « Il a été dit que l’homme parfait est sans règle, ce qui ne veut pas dire qu’il n’a pas de règle, mais que sa règle est celle d’absence de règles, ce qui constitue la règle suprême.

            Tout ce qui possède des règles constantes doit nécessairement avoir aussi des modalités variables. S’il y a règle, il faut qu’il y ait changement …

         La peinture exprime la grande règle des métamorphoses du monde, la beauté essentielle des monts et des fleuves dans leur forme et leur élan, l’activité perpétuelle du Créateur, l’influx du souffle Yin et Yang ; par le truchement du pinceau et de l’encre, elle saisit toutes les créatures de l’Univers, et chante en moi son allégresse. »

            Lettré, il ne dédaigne pas de joindre certains de ses poèmes à ses peintures comme dans ce « Vieux parmi les herbes d’eau » (image 2), œuvre de la fin de sa vie, que je dédie à un autre poète, Philippe Jaccottet, qui m’accompagne depuis bien des années et dont j’apprends la mort alors que j’écris ce Journal :

            « Sans cheveux ni coiffe, je ne possède non plus de refuge où fuir :

            Ne me reste qu’à devenir cet homme dans le tableau,

            Canne à pêche à la main, perdu parmi les roseaux mouillés,

            Là où, sans limite, terre et ciel ne font plus qu’un. »

 

Image 3 et 4 : « Méditation au pied des monts impossibles » et « La grande cascade ».

Pour mieux connaitre Shitao (nommé aussi Tao-tsi suivant la transcription du chinois choisie) :

            « Les propos sur la peinture du moine Citrouille-amère », Hermann éditeur.

            « Shitao, la saveur du monde » par François Cheng, Edition Phébus.

            « Vide et plein, le langage pictural chinois », du même auteur, Edition du Seuil

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