JOURNAL 84

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Publié le vendredi 29 janvier 2021 à 21h00

JOURNAL 84 …A peine le jour ouvert, le chant monte, tout proche. Que dit vraiment la nonette perchée sur le sureau ? Et à qui ? Au jour ainsi célébré, à l’humain dont elle attend les graines de tournesol ? Quand vient ce moment, sous le ciel qui se colore par-delà le chêne et les bouleaux (image 1), elle continue un temps, comme un bonjour, avant d’aller prévenir ses compagnes. Je dis la nonette, mais quand il pleut c’est une charbonnière en gilet jaune qui s’y colle. Les nonettes n’aiment pas la pluie ! Quant aux bleues, plus menues, coupe en brosse gris-bleu et gilet pâlichon, elles arrivent toujours après.

            Trois variétés de mésanges fréquentent ainsi journellement le « Resto du cœur » du Bas du Riaux, chacune à sa manière. Les nonettes, décidées, vont droit au but alors que les charbonnières tergiversent, une branche du sureau, un brin de buisson, la tête en constants mouvements saccadés. J’y vas ou j’y vas pas ? Et, timidement, les bleues s’immiscent dans les intervalles, comme des fusées.

            Et puis, royal, le rouge-gorge se perche sur le toit de la mangeoire, immobile, souvent seul, mais aussi indifférent au milieu de toute cette agitation qui l’ignore en retour. Ajoutons quelques merles qui traversent en flèches ce monde pour grignoter tout près les fruits rouges d’un buisson. Ainsi vont les matins d’hiver, petit monde de liberté vivante, merveilles fragiles qui bruissent sur la basse continue du Riaux s’écoulant vigoureux à quelques encâblures.

 

          Et pendant ce temps le peintre, qui a mis en sommeil son atelier, médite sur « Pourquoi la peinture ? », sujet d’une future conférence. Malgré sa longue expérience il tombe dans le piège de mal jauger la tâche et, croyant en une marche tranquille sur un chemin morvandiau, se retrouve égaré sur les parois de l’Everest ! Merveille de l’inconscience qui amène à découvrir que certaines connaissances n’aboutissent qu’à des sommes d’interrogations. Stimulant !

            Ainsi est-t-il impossible de faire l’impasse sur le grand Léonard à propos de l’émergence à la Renaissance d’une parole d’artiste sur cette question. Or, « Signore Joconde », né à Vinci, n’a jamais été au centre de mes préoccupations : un gouffre d’ignorance s’ouvrait à mes pieds. Me voilà plongé dans son « Traité de la peinture » découvrant qu’en plus de l’évidence de son réalisme lié à sa maitrise des ombres, ses passions scientifiques et techniques, il baigne dans un besoin d’étrange, jusqu’au paroxysme, qui rejoint ces vers de Rilke : « La beauté n’est rien d’autre que le début d’une terreur à peine supportable ». Témoin cet extrait magnifique :

            « Le caractère divin de la peinture fait que l’esprit du peintre se transforme en une image de l’esprit de Dieu ; car il s’adonne avec une libre puissance à la création d’espèces diverses : animaux de toutes sortes, plantes, fruits, paysages, campagnes, écroulements de montagnes, lieux de crainte et d’épouvante qui terrifient le spectateur, ou encore des lieux charmants, suaves et plaisants, des champs fleuris multicolores, balayés en ondes suaves par des brises suaves, regardant fuir les vents, des rivières qui descendent avec la fougue de grands déluges du haut des montagnes en entraînant des arbres déracinés pêle-mêle avec des rochers, des racines, de la terre, de l’écume, et bousculant tout ce qui s’oppose à leur écoulement. Et la mer pleine de tempêtes, rivalise et lutte avec les vents contraires ; elle s’élève en ondes superbes et s’effondre en écrasant le vent qui frappe la base des vagues, l’enferme, l’emprisonne, pour le battre et le briser dans une écume trouble. Elle apaise ainsi sa fureur. Parfois, vaincue par les vents, la mer sort de la mer et envahit les hauts rivages des promontoires voisins … »

           Comment peindre ça, comment ? pour Vinci la question ne se pose pas car de toutes façons la pensée est inatteignable, et la peinture restera toujours en-deçà, ce qui explique en partie l’inachèvement chronique qui marque son œuvre.

            Mais tout de même certaines œuvres s’approchent de cette furie, comme ce que nous pouvons soupçonner de « La bataille d’Anghiari », disparue, à travers les copies, la plus connue étant celle de Rubens (image 2).

            De même, regarder la « Joconde » (images 3) à l’aune de ce texte permet de la voir bien différemment. La fusion/opposition entre le personnage et ce paysage étrange provoque un effet hypnotique qui amplifie le mystère du sourire. Plus qu’un portrait, c’est un univers.

            Il me reste, pour poursuivre mes investigations sur le sens que revêt la peinture, à sortir des filets tortueux du monde « léonardesque ». Pas facile, il est bien passionnant le bougre !  Mais la suite, qui nous rapprochera notre monde où la peinture n’existe pratiquement plus ne manque pas de piquant non plus … à suivre ! En attendant, en cadeau, une image de mon Vinci préféré, une de ses premières peintures, le portrait de Ginevra Benci (image 4)

 

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