JOURNAL 83

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Publié le samedi 02 janvier 2021 à 07h17

JOURNAL 83 … Sur le petit écran posé devant l’église Notre-Dame d’Autun, un train entre en gare de La Ciotat, des enfants dansent, un arroseur s’arrose, avant d’en faire autant à deux joueurs de cartes … premières images animées, magie offerte par nos amis du cinéma Arletty lors d’une projection « pirate » pour protester face au mépris accordé à la Culture. Et, dès les premières secondes, un autre cinéma venu en surimpression colore d’un flot de souvenirs ces témoignages de l’invention des frères Lumière.

            « Un œillet jeté ébranlerait toute la mince façade. »

            Evian ! tout un pan de vie lointaine, comme un Orient toujours à l’affût, me berce de merveilleux.

           Derniers voyages en train à vapeur, les locomotives antédiluviennes et leurs poussières de suie entêtante, l’air étourdissant dans les parcs des grands hôtels, le lac Léman vibrant à leurs pieds. Evian, paroi abrupte suspendue au-dessus des flots et dominée par le massif alpin du Chablais, l’incisive de la Dent d’Oche l’arrimant aux nuages. Ville d’un autre temps, celui du thermalisme mondain à bout de souffle, des étés ponctués encore par les fêtes, la musique quotidienne devant le Casino, les bateaux à roues menant vers les lumières de la Suisse sur le bord opposé du lac ; enchantements d’un enfant libre d’aller et venir, fasciné par de curieux bâtiments aux formes dansantes et colorées de grandes verrières, mêlés à d’autres plus géométriques, mais d’une géométrie primesautière où fer forgé et reliefs en stuc dialoguent. Marques indélébiles qui n’étaient pas encore pour lui des moments de l’histoire de l’architecture.

            Nullement une nostalgie, plutôt une féérie enfouie mais prête à ressurgir au moindre petit signe qui l’effleure. Parmi ceux-ci, les frères Lumière dont une des résidences estivales, devenue mairie de la ville d’eau depuis, était à deux pas de l’appartement de mes grands-parents. La magnificence étrange de ce lieu baroque, mélange de néo-classique et d’art nouveau, où cohabitent bas-reliefs en bronze, vitraux colorés, bois précieux, marbre, a imprégné mes racines.

            Comment oublier la lionne de bronze qui se dresse, gigantesque, en bas de l’escalier d’entrée, et la vague inquiétude à passer près d’elle ? Elle n’a pourtant jamais mangé personne.

            Parmi les promenades rituelles, une petite route dominant le lac, avec vue sur les grandes villas luxueuses entourées de verdure qui bordent celui-ci, menait à Amphion. La dernière de ces résidences, à l’entrée de ce qui n’était encore qu’un village, offrait, sur un portillon de la grille en fer forgé, un panneau indiquant « Jardin votif Anna de Noailles ». Qu’était-ce ? nul souvenir de la maison, mais la voyait-on ? il n’y avait que ces mots énigmatiques, une grille et de la verdure insondable. Savoir ne m’intéressait pas, seule me suffisait la jouissance de chanter intérieurement la musique de ce texte, et laisser flotter le vague d’une improbable morte au nom étrange de princesse. Quel rapport avec le lac, les montagnes, et le luxe d’une ville d’eau en été ? Qu’importe, laissant le mystère entier, je gardais le secret de cette ombre incertaine. Longtemps.

            Ainsi vit la poésie, quelques mots insignifiants s’incrustent comme une graine. A nous de la féconder en sondant son silence et sa nuit, et les rompre.

          Il fallait bien ainsi que la princesse du Léman dévoile un jour son propre chant. Anna de Noailles n’est pas une écrivaine minimaliste. Et, curieusement, son écriture a la même respiration souple que le petit écriteau, mais va, et vient, se développe et s’enroule jusqu’à nous perdre ; et puis se casse, reprend son souffle, lisse comme le Léman les jours de grande chaleur ; nous emmène ailleurs brusquement, et reprend. On passe aisément sur certains tics langagiers, bien de son époque, tant la musique envoûte.

            Cadeau d’une longue et patiente attente !

           « J’arrive sur une place solitaire, dorée de poussière torride ; voici le vieux cimetière protestant. Sur la porte arrondie, on voit, écrit en lettres écarlates, ce mot : « Résurrection. » J’entre. Ah ! Que les morts sont morts !

          De petites allées de terre noire, lisse et satinée, s’élèvent en gradins entre les rangs de cyprès et longent des tombes graciles, romanesques, dont chacune est un étroit jardin de violettes, de pervenches … »

 

Images et citations :

  • Entrée principale de la mairie/villa Lumière avec 2 atlantes de Puget.
  • « La Ciotat », un des autochromes des frères Lumière, 1913. Premières photos en couleurs.
  • Petite peinture familiale : Evian vue du lac, avec tout à droite l’hôtel Royal, avant l’incendie de 1958 qui obligea à le refaire en partie, et à gauche du clocher de l’église, la dent d’Oche.
  • Un clin d’œil des facétieux helvètes « Plonk et Replonk » tiré de leur petit livre « La face cachée du Léman ». Des deux côtés du lac l’expression « Y’a pas l’feu au lac » (avec l’accent traînant qui convient) signifie que ça n’est pas la peine de se presser.

Les citations sont extraites du livre « Le conseil du printemps », textes d’Anna de Noailles réunis et commentés par E. Higonnet-Dugua (Edt. Michel de Maule, 2008).

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