JOURNAL 59

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Publié le mardi 25 décembre 2018 à 19h05

JOURNAL 59 … Le temps est au jaune, semble-t-il. Cela tombe bien dans un Morvan gris et venté, un peu d’incandescence solaire ! Je veux parler de celle qu’on pouvait entrevoir dans le dernier JOURNAL qui offrait deux images des derniers travaux en cours à l’atelier, et terminés depuis. L’une des 2 séries propose six improvisations, sur des supports provenant d’anciennes étagères recoupées, d’un jaune un peu ocre. Travaillées à coups de rabot, lime, ponceuse, elles laissent ça et là le jaune d’origine, combiné avec des interventions à l’acrylique. Aucune autre intention que le « laisser advenir », tout en gardant, voire intensifiant, ce jaune. Et, surprise de me retrouver avec 6 paysages miniatures, venus là sans s’annoncer. D’où ? Hésitation à chasser les intrus en les présentant dans un autre sens. Mais rien à faire, j’ai dû céder devant leur insistance opiniâtre.

            Et voilà six clins d’œil au grand Turner, dont l’image 1 donne deux exemples.

            Sur ce, pour rester dans la note, j’ai orienté mon cadeau « journalistique » de fin d’année, la promenade dans quelques œuvres qui me touchent particulièrement, vers le jaune. Et comme Van Gogh occupe une bonne partie de mon temps, c’est vers lui que le choix s’est porté, avec 3 peintures où le jaune a une présence forte, mais quelque peu décalée.

            La première (image 2), « La maison jaune » (appelée aussi « La rue »), nous montre cette petite maison arlésienne qui servit d’atelier, puis aussi de logement, au peintre de mai 1888 jusqu’à son départ d’Arles en mars 1889. Nous sommes à la fin de cette grande période printemps/été 1888, la plus lumineuse et aventureuse de l’œuvre de Van Gogh. Un des rares moments où le peintre a un lieu bien à lui, vivant dans une réelle sérénité. Jaune c’est jaune, dans ce monde solaire écrasé de chaleur. Jaune c’est jaune, mais c’est au sol que le soleil rayonne. Peinture de « retournement » où c’est la matière qui nous aveugle, sous un ciel quasiment nocturne. Procédé qu’on retrouvera de manière récurrente, jusqu’au fameux « Champ de blé aux corbeaux » de juillet 1890, peint quelques jours avant la mort du peintre.

            L’image 3 nous ramène en Hollande, en août 1882. Ce « Coucher de soleil » est une des premières peintures de Van Gogh qui a consacré toute son énergie au dessin depuis son « entrée » en art deux ans plus tôt. La forme avant tout ! Mais, en cet été-là, il laisse enfin vivre la matière colorée de la peinture à l’huile. Bouleversement ! Un éblouissement que l’image, malheureusement, effleure à peine, bien qu’elle arrive à faire sentir ce magma en fusion, bouillonnant, du ciel. Pure jouissance pour le peintre, … et pour le spectateur.

            La dernière image est encore hollandaise. Cette « Nature morte à la bible » est, elle, une des dernières peintures de Van Gogh dans son pays, à la fin de l’année 1885. La bible montrée ici est probablement celle du père du peintre, pasteur, mort au début du printemps de cette année-là, avec lequel les rapports étaient plus que difficiles. Elle est ouverte sur un passage du prophète Isaïe, « le serviteur souffrant », considéré comme une préfiguration du Christ se sacrifiant pour sauver l’Humanité. Vient s’opposer à cette évocation grise, et massive, un petit livre jaune, bien sonore, « La joie de vivre » d’Emile Zola. Explorer toutes les hypothèses sur la signification de ce duo, généralement considéré comme conflictuel, dépasse le but assigné à cette page de JOURNAL. S’y mêlent analyses pertinentes, psychanalyses de comptoir, et parfois aveuglement idéologique. Plus simplement, voyons ce que le peintre lui-même en dit :

                      « … je t’envoie une nature morte : une bible ouverte, donc en blanc rompu, relié en cuir, sur fond noir, avec un premier plan brun jaune, et encore une note jaune citron.

          Je l’ai peinte en une fois, le même jour. Cela pour te montrer que, lorsque je dis n’avoir peut-être pas trimé tout à fait pour rien, je le pense, parce que je parviens assez aisément à peindre sans hésitation un objet donné, quelle que soit sa forme ou sa couleur. »

            C’est tout. Uniquement des considérations picturales qui semblent indiquer que Van Gogh, avec cette peinture, couronne les recherches sur la couleur entamées lors du travail sur « Les mangeurs de pommes de terre » dont il a été question dans le dernier JOURNAL. C’est un peu court, jeune homme, aurait dit Cyrano. Mais contentons-nous, pour l’instant, de la forte présence de cette simple « note jaune », préfiguration de la « haute note jaune » de l’été arlésien 3 ans plus tard. Je reviendrai peut-être un jour sur le rapport entre Isaïe et « La joie de vivre », au titre trompeur, c’est troublant.

            En attendant, que ce Noël et le saut dans le vide de l’année suivante vous sourient.

 

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