JOURNAL 48

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Publié le dimanche 28 janvier 2018 à 05h30

JOURNAL 48 … j’étais « monté » à Paris pour Gauguin. Impossible de consacrer une partie de sa vie à Van Gogh sans aller voir de quoi il retourne de ce côté-là. Frères ennemis, Gauguin et Van Gogh c’est « Je t’aime moi non plus ». Et dans ma connaissance il y avait un net déséquilibre. Donc Gauguin.

            Mais, après une année d’abstinence picturale, en guise de « mise en bouche », une exposition reposante s’imposait. Le choix échut à la collection de Monet au musée Marmottan. Pas de risque avec du bien beau monde comme Cézanne, Renoir, Pissarro, Rodin, etc. Oserais-je dire, de quoi ronronner ! Avec quelques ratés comme ces baigneuses de Renoir sentant la fabrication en série, et de belles surprises dont un Pissarro pointilliste ,4 femmes plantant des piquets, lumineux, vivant, monumental. Mais ce qui m’en reste surtout, ce sont deux merveilles qu’on pouvait embrasser d’un même regard, le portrait de Clémentine Valensi Stora (L’Algérienne) par Renoir (image 1), et un paysage de neige, c’est rare, de Cézanne (image 2). Rencontre de 2 jouissances opposées à l’extrême, le feu des épices et l’humus glacé. Sacré Monet, avoir ces bijoux tous les jours sous les yeux, ça doit multiplier l’envie de peindre !

 

            Les hasards du temps, le plaisir de marcher dans Paris, et je me retrouve dans l’exposition Degas, Danse, Dessin autour du livre de Paul Valéry sur le peintre au musée d’Orsay. Début d’exposition au milieu de dessins de jeunesse. De la belle ouvrage, réconfortante, voire parfois splendide, digne d’un bon émule d’Ingres. Et me voilà dans l’espace de la danse. Aux murs, une indigestion de tutus virevoltants. Ça sent la sueur, celle des danseuses et celle de Degas qui a parfois bien du mal, dans les peintures, à conjuguer formes, lignes et mouvement. Heureusement les dessins sont là, et surtout, au centre de l’espace, dans une présentation efficace, tout un ensemble de petites études sculptées totalement bouleversantes. Les tutus envolés laissent exploser le corps. Forme et mouvement en communion, on atteint un sublime qu’on retrouve avec bonheur dans la salle suivante avec des chevaux.

            Difficile de quitter Orsay sans aller saluer les Van Gogh, d’autant plus que j’avais à voir son « Arlésienne » (image 3) pour la préparation de ma future conférence sur Van Gogh et le vitrail. Que dire ? Qu’est-ce ? Après avoir vu – et revu – tant de ses œuvres dans ma vie, c’est à chaque fois le même choc. Est-ce vraiment de la peinture ? Pourquoi pas une déflagration d’énergie qui vous prend à la gorge ? Magma, concentré explosif de terre déchirée et de soleil divin ? Tout ça jeté dans un souffle – Van Gogh peignait rapidement – comme la première inspiration après une longue apnée. Et auprès de l’arlésienne, les étoiles de la nuit sur le Rhône scintillent, le fleuve bruisse des reflets lumineux qu’il berce, et Van Gogh écrit : « …. j’ai un besoin terrible de, dirai je le mot – de religion – alors je vais la nuit dehors pour peindre les étoiles … »

 

            Et Gauguin dans tout ça ?

            Il arrive ! Peintre, sculpteur, céramiste, graveur, Gauguin à toutes les sauces, véritable précurseur de Picasso. Exposition pléthorique dont les cartels et textes explicatifs accentuent l’effet étouffant. Travail probablement remarquable dans l’étude des multiples facettes du peintre, et leurs interactions, mais qui confond pédagogie avec gavage. Quant à la contemplation et le silence qui offrent la possibilité à l’œuvre de pénétrer en soi ?!? Mais pour la première fois où je rencontre un ensemble significatif d’œuvres de Gauguin, je suis saisi par sa maîtrise, et ce dès les premières recherches. Un sens inné de la composition, de l’utilisation de l’espace, même quand il supprime la profondeur ; le tout fécondé par sa proximité avec Pissarro, Cézanne et Degas. Un vrai magicien. Mais au fur et à mesure qu’on avance dans l’exposition, et le temps, on se rend compte que cette interaction entre les cheminements n’existe pas réellement. La peinture des dernières années, celle de l’exil dans le Pacifique, si elle évolue formellement, n’arrive pas à suivre le cheminement vital de Gauguin. Le trop grand savoir-faire pictural empêche la réelle émergence de la quête dans l’univers spirituel et magique du monde polynésien qu’on sent vibrer dans les autres techniques. Trop pris dans les problématiques des avant-gardes parisiennes, le peintre peine à faire émerger le mystère avec leurs images trop bien faites. Et là intervient la gravure sur bois. Grande découverte, vrai bouleversement dans l’incertain, le brut, le terrible nocturne. Je ne sais si les surréalistes ont connu ces bijoux sulfureux accompagnant le texte de Noa Noa, mais peu d’entre eux sont arrivés à cette puissance. Un vrai « miracle » dont l’image 4 ne nous donne qu’un faible reflet. Liberté d’invention permanente, maîtrise oubliée pour laisser chanter le hasard, Gauguin peut enfin être le sauvage qu’il a toujours revendiqué mais seulement joué. Il méritait bien qu’on sorte épuisé, hagard, après 3 heures de visite.

            Si après tout ça je n’arrive pas à remettre en route l’atelier, c’est qu’il y a quelque chose de pourri dans le royaume de ma peinture ! Mais là aussi, c’est un mystère. A suivre.

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