JOURNAL 47

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Publié le mercredi 27 décembre 2017 à 07h57

JOURNAL 47 … Journal qui arrive cette année entre les deux grandes agapes du monde occidental. Pris dans un drôle de sandwich où une tranche de pain est religieuse (si, si !) et l’autre païenne, mais on y a mis tellement de ketchup qu’on ne sait plus bien qui est qui. Triste cuisine !

            Mais je ne vais pas reprendre mes refrains anticonsuméristes, ni m’appesantir sur la santé du monde. Noir il était en 2016, noir foncé il est cette année. Et ce n’est pas parce que nous nous empiffrons que tout ira mieux, alors je préfère vous offrir en partage quelques images qui font du bien au cœur.

 

            La première est ce « Pont de Narni » de Corot, peint lors de son séjour italien en 1826. Cette peinture, rencontrée au début des années 60 dans une revue qui s’appelait « Grands peintres », monographies de grand format aux reproductions plutôt bonnes pour l’époque, m’accompagne toujours. D’emblée j’ai été subjugué par cette eau et ses reflets, l’intensité lumineuse, calme, et la présence purement picturale. Rien qu’à l’évoquer, je ressens l’émotion toujours forte à chaque fois que je la vois au Louvre. J’ai encore une petite peinture de ces années-là, entreprise sous son influence, mais sans avoir rien compris de sa puissante simplicité.

 

            Après la légèreté rayonnante, l’intensité spirituelle. Point commun : la matière picturale affirmée. Peinture que je n’aie jamais vue « en vrai », et qui me fait d’autant plus fantasmer. Ce « Siméon » de Rembrandt est sa dernière œuvre, trouvée sur son chevalet, fraîche, à sa mort en 1669. Elle correspond parfaitement à ce que Van Gogh appelait la « magie métaphysique » de celui qu’il admirait tant, ce magma nocturne d’où émerge une incandescence qui, face à nous semble en nous, profondément. C’est le « chant » du vieux prêtre aveugle qui reconnaît en l’enfant qu’on lui présente Celui qu’il attend depuis toujours, l’envoyé de Dieu :

 

Maintenant, Seigneur, Tu peux laisser m’en aller dans la paix

Maintenant, Seigneur, Tu peux me laisser reposer

Tu peux laisser s’en aller ton serviteur en paix selon ta parole,

Car mes yeux ont vu le salut que tu prépares

à la face des peuples

Lumière pour éclairer les nations et gloire d’Israël ton peuple.

 

            Et ses bras deviennent un autel. Silence

            … et oublions l’ajout posthume de la femme auprès de lui. C’est l’Humanité entière qui est là en cette nuit bruissante de lumière, pour accompagner Siméon.

 

            Si on peut, sans vergogne, éviter d’engraisser les marchands du Temple, on peut danser. Nous voilà, avec la troisième image, dans le parc du musée Rodin de Paris, et ces 3 danseurs qui virevoltent dans un même élan sont … 3 études pour un des bourgeois de Calais, Pierre de Wissant. Drôle de danseur que cet homme qui part vers la mort, avec ses 5 compagnons, pour sauver la ville assiégée. 3 études « grandeur nature », parmi les centaines de toutes tailles et matériaux, pour le monument commandé par la ville de Calais à Rodin, œuvre de longue haleine qui l’occupera 10 années de sa vie. Voir pour cela le « Journal 12 » de novembre 2014 qui évoque ma conférence en préparation à ce moment-là. Mais ce que j’aime ici, c’est cette réunion qui transforme le glissement tournant du cadet en queue de cortège, en chorégraphie avec les arbres et la lumière. Instant de grâce dans une recherche d’éternité. Bref, ce que me semble être l’art.

 

            Terminons par un grand sourire catalan. C’était lors d’un périple qui menait de hauts lieux romans comme le Val de Boï au cœur des Pyrénées, à Barcelone. Après le somptueux ascétisme du XIIème siècle, Picasso, sa jeunesse et ses « Ménines », Gaudi qui oscille entre technicolor sirupeux et merveilleux envoûtant, vint un pur bain de poésie à la Fondation Miro. Je découvrais surtout la capacité de celui-ci à faire des titres, et du rapport entre ceux-ci et les œuvres, un véritable acte surréaliste. Un bonheur qui m’a amené à revoir totalement ma conception de cette question. Le titre non comme information, mais devenant ouverture, aventure, jusqu’à l’égarement.

            Alors, au milieu des peintures et sculptures, depuis la terrasse de cette Fondation Miro, Barcelone à nos pieds, que cette « Jeune fille s’évadant » accompagne votre entrée en 2018 de son délicieux pas de danse.

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