JOURNAL 46

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Publié le lundi 27 novembre 2017 à 17h39

JOURNAL 46 … Des milliers de grues cendrées, sur les rives du lac du Der en basses eaux, dans le ciel en « escadrilles » ondulantes qui s’éparpillent à l’approche du sol. Le jour s’éteint, et sur la digue, dans l’air bien frais, c’est peu à peu à l’oreille que nous partageons la vie des belles migrantes.

            Champagne humide, fin octobre, il n’y a pas de silence la nuit ; bavards les oiseaux!

            Lendemain matin, lac d’Orient 60km plus au sud. Nous observons d’autres oiseaux, dont quelques cigognes au repos. Au-dessus de nous les mêmes grues passent en effectifs variés, qui se forment, se déforment, se reforment pour se mettre en ordre de marche. Elles crient l’allégresse d’aller vers le soleil. Ce soir, après 800km, elles seront dans les Landes. Et ainsi chaque jour. Certains V sont déjà très hauts, d’autres nous survolent à quelques mètres, et c’est toute leur force vitale qui nous traverse, jusqu’au bouleversement de l’être. On lance des encouragements, larmes aux yeux.

           

            Il y a quelques jours, cinéma Arletty d’Autun. Sur l’écran, Rodrigue de Posa se traîne, ensanglanté, une balle dans le cœur, et met 10 minutes à mourir en chantant ses adieux à son ami Don Carlos. Dit comme ça, on pourrait sentir poindre le ridicule. A travers la musique de Verdi et la qualité du livret, c’est le sublime qui submerge. Et les autres protagonistes de ce « Don Carlos » ne sont pas en reste. Pendant 4 heures tous se torturent dans un imbroglio d’amour, de pouvoir et de haine. Et pas un instant la musique ne baisse d’intensité, transformant le plomb de ces drames en or musical et poétique, bien aidé en cela par la qualité de la production de l’Opéra de Paris, et la justesse cinématographique.

            Autre bonheur, autres larmes de plénitude. A chaque fois la vie dans ce qu’elle a de terrible, de terriblement beau. Il semble que l’art soit là, dans cette force offerte qui saisit au plus profond, comble, réjouit, et nous porte au-delà.

 

            Et, dans tout ce temps, Van Gogh reprend sa place dans la vie quotidienne avec l’étude des lettres. Un heureux hasard fait que cette reprise se fait alors qu’il évoque ce qui s’avère être une de ses premières grandes œuvres. Nous sommes le 10 avril 1882, cela fait 2 ans qu’il a pris la décision de consacrer sa vie à la peinture, mais n’a mis jusque là son énergie que dans un apprentissage intense, passionné du dessin. Et voilà qu’arrive « Sorrow », ce nu cruel et magnifique dans lequel il montre pour la première fois sa maîtrise de la ligne, entre tension extrême et subtile légèreté. Le modèle est Sien, cette prostituée avec laquelle il vit à La Haye depuis quelques mois. Le « chantier » s’ouvre par un dessin d’observation, avec pour principe affirmé de n’utiliser que la ligne (dessin disparu). Ayant mis d’autres feuilles sous la première, il utilise la trace creusée dans celles-ci pour réaliser, d’abord, une deuxième version plus épurée (image 1). Dans la foulée vient un troisième dessin (image 2), conjonction des recherches formelles et d’intentions expressives, qui semble être un aboutissement. Ce dessin, à la fois plus expressif dans la puissance des lignes, mais bien bavard par ses ajouts et la référence littéraire, semble, sans le satisfaire vraiment, correspondre à ce qu’il recherche. Aussi le reprend-t-il en plus grand format (dessin disparu), en parallèle avec un très beau paysage « Les racines » (image 3) qui complète l’intention première :

 

                        « J’ai maintenant terminé deux grands dessins ;

            D’abord Sorrow, mais en format plus grand ; rien que la figure, sans décor. Toutefois la pose est quelque peu modifiée : la chevelure n’est plus rejetée sur le dos mais pend par-devant, en partie tressée. Ainsi, l’épaule, le cou et le dos sont visibles. En outre, la figure est dessinée avec plus de soin.

            L’autre représente quelques racines d’arbre dans un sol sablonneux. J’ai essayé d’imprégner le paysage du même sentiment que la figure.

            L’enracinement en quelque sorte convulsif et passionné dans la terre n’empêche pas un arrachement partiel par la tempête. Tant dans cette blanche et svelte figure de femme que dans ces noueuses racines noires et revêches, j’ai voulu exprimer un reflet de la lutte pour la vie. Plus exactement, j’ai essayé d’être fidèle à la nature que j’avais devant moi, sans philosopher, et ainsi les deux motifs font allusion presque involontairement à cette lutte gigantesque. »

 

            Texte important car il explicite ce fort lien à la terre, l’enracinement, la fertilité. L’œuvre de Van Gogh, si elle atteint l’incandescence solaire en Arles, restera toujours profondément terrienne, par les sujets, mais aussi par la matière picturale. Celle-ci va d’ailleurs s’imposer dans les peintures de l’été 1882, premières peintures à l’huile personnelles. Il est bien possible que la satisfaction offerte par « Sorrow » ait libéré le peintre qui ose enfin se confronter à la couleur, en toute jouissance.

            Mais l’aventure de « Sorrow » ne s’arrête pas là. Après l’été pictural, l’automne voit revenir le dessin avec une exacerbation de sa passion pour les lithographies des illustrateurs de magazines anglais, souvent empreintes d’implication sociale. Dans le but de les rejoindre, il se met à travailler la lithographie. Dans ce cadre il revient sur « Sorrow » avec une version lithographiée (image 4) qui reprend le dernier dessin, avec une fermeté monumentale qui en fait réellement cette première grande œuvre du peintre.

 

 

Toujours pas d’agenda, on y verra plus clair au printemps….

 

Et une petite « pub » gratuite :

Si l’envie vous prend de contempler la faune et la flore champenoise, vous pouvez faire appel à Yohann BROUILLARD qui nous a magnifiquement et sympathiquement guidé fin octobre :

            www.yohann-guide-ornitho.net

 

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