JOURNAL 44

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Publié le samedi 30 septembre 2017 à 11h16

JOURNAL 44 ….. « Vous avez marché sur mon coussin ». Le ton de la voix et le sourire démentent le caractère accusateur du propos. J’avais effectivement marché sur son coussin, la veille, dans le froid et l’humidité de l’auditorium en plein-air du musée de Bibracte. Mais passons sur les faits. Là, en ce nouveau moment de la Biennale d’Art Sacré d’Autun (déjà évoquée dans le JOURNAL 42 de juillet), j’étais ainsi accueilli par une belle inconnue. La surprise fut de la voir, plus tard, prendre la parole dans cette soirée consacrée aux 7 dormants d’Ephèse et aux moines de Tibhirine. Elle y évoquait l’amitié, forte, de Christian de Chergé, prieur du monastère Notre-Dame de l’Atlas au moment où les religieux furent enlevés puis assassinés en 1996, avec un algérien resté anonyme et nommé simplement « Mohamed ». Amitié vécue en 1959 pendant la guerre d’Algérie, entre un jeune appelé de 22 ans, séminariste, et un musulman fervent plus âgé. Une amitié tissée autour de la prière, de l’acceptation du chemin de chacun vers le Dieu Unique, et brutalement interrompue avec l’exécution, par les moudjahidin, de Mohamed considéré comme traître à la cause algérienne du fait de cette relation.

Elle racontait l’histoire, mais surtout sa quête pour mettre un visage et un nom, donner chair, à cet inconnu. Et au-delà, c’était le sens profond de la démarche de Christian de Chergé à Tibhirine avec cette vie au milieu des algériens du lieu, avec eux, la soif de communion profonde entre chrétiens et musulmans. Elle parlait, ou plutôt c’était comme si cette foi en la vie et l’humain émanait de tout son être.

Nous venions de rencontrer Fadila Semaï.

            La tentation était grande de lire le livre qui racontait tout cela, « L’ami parti devant » (Albin Michel). J’hésitais, bien souvent déçu quand, après avoir été subjugué par des paroles, je lisais. Grand écart entre le souffle humain et les simples mots. Ecrire est si difficile ! Néanmoins, le livre en main, c’est la même jubilation spirituelle qui fut vécue. Avec l’entrée plus intime dans cette enquête incertaine en Algérie, du monastère où le fil de la vie se maintient auprès des tombes des religieux, jusqu’au lieu où « Mohamed », auquel elle va redonner identité et famille, a été assassiné. Histoire sublimée par le doute et la ténacité vitale, les rencontres, la prégnance des lieux.

            Triple chemin lumineux. Pour Christian de Chergé, pour celle qui fait revivre, pour le lecteur.

             Dans cet été, deux autres livres m’ont « émoustillé » ; deux livres offerts qui se rejoignent par la sculpture, et le marbre. Tout d’abord le dernier opus d’Erri De Luca, « La nature exposée » qui met un sculpteur – qui n’est pas vraiment un sculpteur – face à une tâche délicate : enlever à un Christ en croix le linge, qui lui a été ajouté par pudeur, afin de redonner à l’œuvre son aspect original, sa nudité. Tâche rendue plus ardue quand il s’avère qu’il faudra aussi refaire le sexe de ce Christ dans son dernier soupir, et donc en érection. Il faut toute la subtilité et la délicatesse de De Luca pour évoquer les méandres par lesquels passent le sculpteur et le curé commanditaire. Mais le propos se perd, phagocyté par une deuxième intrigue qui nous prive de l’approfondissement du débat théologique. On reste sur sa faim, même si l’écriture est toujours aussi magistrale.

            Une autre histoire de marbre est imaginée par Léonor De Récondo – on reste en Italie – avec « Pietra viva ». Nous voilà à Carrare avec le jeune Michel Ange venu choisir les blocs de marbre pour le tombeau que le Pape Jules II lui a commandé. Belle atmosphère mais, comme souvent dans ces romans mettant en scène des artistes du passé, on se perd dans les descriptions du quotidien, des objets et techniques, pour négliger l’œuvre. On vit avec un Michel Ange en proie au doute, rongé par ses démons intérieurs, et on oublierait presque qu’il est venu là pour un projet artistique démentiel (qu’il n’achèvera jamais). Un psychologisme envahissant réduit le combat de géant à une psychothérapie.

            Deux livres irritants …. Mais tellement pleins de charme et de vie !

             Avec tout ça la peinture n’avance pas vu tout ce qui reste à mettre en place avant d’avoir l’esprit à peindre. Ceci dit les lieux se précisent. Les images 1 et 2 montrent le futur atelier dans son état presque définitif, mais sans encore de véritable vie. Les images 3 et 4, « l’étable », futur dépôt des œuvres – il y a tout de même 300 à 400 dessins, sérigraphies, peintures et sculptures à caser – et lieu d’exposition pour en voir régulièrement. Là, il y a encore fort à faire !

 

 PRECISIONS :

             La tradition des « 7 dormants » existe aussi bien dans l’Islam où elle est évoquée dans une sourate du Coran, que dans l’Eglise d’orient. Avec de nombreuses variantes, elle relate l’histoire de 7 jeunes gens qui s’enferment dans une caverne (version musulmane), ou y sont enfermés (version chrétienne). Ils y dorment pendant 300 ans pour se réveiller dans un monde nouveau où leur religion a amené le bonheur.

            Le martyre des moines de Tibhirine en 1996 a été en particulier médiatisé en 2010 par le film « Des hommes et des Dieux » de Xavier Beauvois. La présence de religieux cisterciens dans ce lieu remonte à 1938. Christian de Chergé y arrive au début des années 70. Il en devient le prieur en 1984, et orientera alors le monastère dans cette profonde rencontre avec les musulmans au milieu desquels vit la communauté.

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