Ecrits de Jean Paul Longin à Brion près d’Autun en Saône et Loire.

La première « Luigi fait sa lessive » correspondait à la onzième station et a été amplifiée après la demande de l’éditeur Paul Sanda d’une nouvelle pour son « Anthologie de l’imaginaire » dans laquelle elle a été publiée en 2000. La deuxième « Marie », est la réunion de 2 des stations retravaillées. Elle est inédite.

LUIGI FAIT SA LESSIVE, EXTRAITS :

 

 

            On peut d'abord imaginer la pluie, battante, de nuit.

            La pluie sur l'autoroute, le crissement des essuie-glaces et la file ininterrompue des camions sur la voie de droite. Pluie, et les feux disloqués par le ruissellement, sans compter les vagues qui déferlent dans le chassé-croisé des déboîtements ou dépassements.

            Au volant, le vieux boxeur chantonne. J'allais écrire qu'il rumine, chewing-gum mâchouillé, mais sur le grésillement de la radio essoufflée, c'est bien sa voix qui court après une chanson douteuse.

            L'un n'empêche pas l'autre, d'ailleurs.

            Donc le vieux boxeur, … enfin vieux si l'on veut. Vieux pour un boxeur en exercice. Et là encore vite dit, et dépassé depuis hier.

            Les cris de la foule, la chaleur, et puis rien, rideau.

            Voilà, il roule vers le sud, dans la pluie. Il s'est couché au cinquième round, et c'est la nuit. Il n'a pas fait semblant et s'est offert au crochet téléphoné de l'Américain.

            Il est riche, il pleut, il pleure.

            Nuit noire.

            Ou alors le vent souffle sur la lande violette.

            Cette fois-ci, l'homme qui s'avance sur le chemin granitique est bien âgé, courbé sous le poids d'un sac de toile cirée. Le pas est cependant ferme et régulier. Nous n'irons pas jusqu'à dire alerte tout de même.

            Au loin, la lueur rougeâtre d'un incendie. Elle se perd dans l'épaisseur anthracite d'une fumée qui elle-même se mêle à l'encre orageuse du ciel.

            L'homme en vient. Visage gris et vêtements maculés en portent les marques.

            Au détour du chemin, à ses pieds, l'océan gris qui s'écorche aux rochers.

            (Tant d'eau et rien pour éteindre le feu !)

            Il s'assied, regard emporté par les vagues. Peut-être qu'il s'endort un peu et n'entend pas s'approcher le jeune soldat. Tout jeune, à peine plus grand que son arme.

            C'est la respiration au-dessus de lui, haletante, qui le fait sursauter.

            Ils se dévisagent.

            "Tu viens finir le travail ?" demande le vieux avec ses yeux. « Oui »  clignent ceux du soldat. Puis il parle. Du regret pour les livres brûlés, qu'il ne voulait pas tout ça – et puis voilà :

            - Vous savez, moi aussi j'écris … enfin, un peu, parfois …

            - Avec ta mitraillette ?

            - Non, ça c'est pour vivre.

            - Pour vivre ? Tu tues pour vivre ? Et quand tu écris c'est quoi ?"

            Il fouille dans son sac et en sort un petit livre mince

échappé au carnage.

            - Tiens, regarde …

            - Rilke ? … c'est qui Rilke ?

            - C'est qui ? C'est qui ? … jusqu'à maintenant on disait plutôt : qui est-ce ? … Rilke c'est un poète allemand. Ça devrait te plaire ça non ! Mais ça se sont des lettres? C'était pour un jeune qui voulait écrire … Tiens, c'est pour toi.

            - Mais je vais vous tuer !

            - Et alors, ça m'empêche de te donner la vie ?

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            Au sud c'est le soleil, et la Méditerranée là-bas, comme une langue invisible et présente, au fond de la plaine.

            Autour de lui des cailloux, quelques vignes. Et le silence.

            Dans la salle sombre, voûtée, du vieux moulin, Luigi… Il faut bien finir par lui donner un nom à ce boxeur, l'histoire semble s'éterniser et la boxe pour lui maintenant ! ? ! … Luigi, donc, est affalé dans un fauteuil en osier qui grince à chaque mouvement. Il grince beaucoup.

            - Bon Dieu, Alberto, tu m'fais chier !

            Le regard est dirigé vers une peinture accrochée au seul mur droit, presque face à lui. Grise, on la devine à peine.

            - Tu m'as toujours fait chier … surtout quand t'es mort. T'avais pas le droit de me laisser seul avec ce truc-là.

            Il s'est levé, décroche la toile et la pose retournée contre le mur.

            Mais à quoi bon ? Le visage tricoté à coups de zébrures blanches et noires, cette pelote de fil de fer squelettique perdue au milieu d'une masse informe de gris terreux, son visage, ridiculement petit, est trop en lui pour que cette défense ait quelque efficacité. La densité d'un trou noir, la même force d'attraction. Plus de sortie possible.

            Et dans son visage celui d'Alberto peignant en maugréant. L'angoisse de le voir au début de chaque séance prendre les pinceaux plus gros, ceux de l'effacement. Jour après jour, recommencer.

            Comme lui, combat après combat.

            Il est sorti et descend le chemin creux à travers les chênes-lièges. Dans le vallon les vignes verdissent sur la terre rouge. Il aime ce lieu, jusqu'aux carrières de bauxite maintenant abandonnées.

            Il s'y laisse bercer un bon moment.

 

            Plus tard au moulin, il prépare une vague tambouille et s'installe, traînant la peinture avec lui, dans la petite cour rocailleuse pour boire quelques pastis. Mais il évite un nouveau face à face en cheminant du regard sur les vagues traces qui rappellent l'atelier d'Alberto autour de lui. Jusqu'à y sentir cette odeur humide de terre et d'essence.

            - T'as un œil de feu, de feu qui tue. C'est impossible à peindre. Déjà un œil normal, mais là c'est insaisissable et disparaît à chaque coup de pinceau.

            Alberto n'avait pas vu son tressaillement à ses mots, trop absorbé par la toile à ce moment-là. Il ne savait rien de moi, ou presque. On s'était rencontré dans un café de la rue d'Alésia. Après une engueulade on a terminé la nuit chez lui. Puis il a voulu faire mon portrait.

            Ça a duré … duré …

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MARIE : EXTRAITS :

Elle écrit,

comme chaque jour,

elle écrit.

Mon enfant, mon tout petit,

le soleil caresse la table et réchauffe lentement

mes mots sur le papier.

Elle s’arrête et fixe la tache lumineuse, jusqu’à l’éblouissement

qui l’oblige à fermer les paupières, ou chercher la pénombre

dans l’angle de la pièce.

Elle écrit.

Mon enfant, mon chéri

la soupe bouillonne sur la cuisinière, et embaume.

Pour toi je brûle les dernières bûches de thuya

à la chair ondulante et rosée

pour parfumer ces mots

Et elle touille la soupe dont quelques gouttes échappées courent en crépitant

sur la fonte.

Mon enfant adoré

Elle écrit

Mon enfant dans la nuit

par la fenêtre ouverte les étoiles frôlent mes épaules,

et s’enroulent en collier.

Elle ouvre son corsage, se dénude le buste

et trace de son doigt

le dessin d’une rivière de perles inondant la vallée de ses seins.

L’ovale du miroir lui renvoie

son ombre

et la lumière du geste, le bleu du regard,

le semblant de sourire, la perdent loin,

vers des petites mains agrippées, une bouche goulue qui tête.

Un instant la traverse, radieuse,

l’évidence qu’elle est encore belle.

Et se dit qu’elle doit le rester, pour lui.

Et l’écrire.

Mon grand, mon enfant

hier dans le métro un homme m’a regardée

avec des yeux qui disaient le désir de ma peau mate,

et m’a souri.

Elle ne peut pas écrire son propre sourire,

ni ses lèvres sur son ventre, ni le poids de son corps.

N’ose pas s’avouer qu’il le sait,

oublier un instant qu’il n’est plus un enfant.

Et que, même – tant de temps – il a vécu

tant de temps

avec les hommes de passage

et leurs rires à travers la maigre cloison.

Mais voilà, tous deux seuls, maintenant,

loin, si loin – à quelques murs – mais épais les murs, hauts, gris.

Autour les rues désertes – rues de murs –mortes.

Elle pourrait presque l’appeler – murmurer suffirait même,

tant le silence est clair autour.

Mais dedans ?

Comment être dedans,

sans la lumière qui couve au-dessus des volcans,

avec le feu qui brûle au fond des entrailles ?

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Il ose ouvrir les yeux.

Quelques feuilles tombent mollement dans l'ombre de la nuit naissante.

Ciel maintenant chargé, teinté de cet orange maladif du trop plein des lumières de la ville.

Seul un couple de jeunes amoureux va lentement, arrivant même à être silencieux sur les graviers. Ils volent.

Et lui ne perçoit que les fesses de la jeune fille. Il les devine, les caresse et déjà s'insinue entre elles.

Merde !

Encore – S'arrache à son banc et se précipite en sens inverse –

Il court presque

Il court.

Il se retrouve le long du fleuve

Marche tout au bord, haletant, encore pressé.

Et puis, tout doucement se calme, comme si son être se laissait bercer par le léger clapotis de l'eau, et les lumières brisées, éclatées, qui scintillent

et dansent.

Maman !

Il n'est plus que vide – et marche – à contre courant. Et maintenant souvent s'arrête, respire, yeux dans le ciel – Rebrousse chemin – de plus en plus lent, repoussant autant qu'il peut le moment de revenir dans les rues lumineuses et l'agitation, de rentrer dans l'appartement et croiser les yeux de Laura, et entendre les pleurs de Ludivine – et parler avec Laura, ou plutôt écouter parler Laura – ou du moins essayer – entre deux pleurs, entre deux caprices – Et s'affronter aux deux piles de dossiers à vérifier, avec leur somme de phrases mal fichues et de fautes, de fautes, de fautes…

Il n'est plus qu'un automate se heurtant régulièrement aux autres.

La porte d'entrée lui semble encore plus lourde que d'ordinaire, l'obligeant à s'arc-bouter pour la pousser. Puis le couloir, si sombre, si crasseux.

Il s'adosse un instant au mur, face à la rangée de boîtes aux lettres, pour reprendre son souffle – pour retarder encore…

Merde, Laura, merde ! …

Sur sa boîte un autocollant "SOS PRIERE" tout neuf.

Merde - Putain Laura, tu fais chier ! Il court vers l'escalier et s'arrête net, au bruit d'une porte qui s'ouvre.

Petites voix aiguës et chantantes : "Au revoir, m'dame",  sur des tons variés, et les pas dans l'escalier, crépitants.

 Sept, huit, neuf, dans mon panier neuf…

 

Le caté, j'avais oublié le caté…

Les enfants passent devant lui avec des "bonjour m'sieur" aussi gais que les "au-revoir" de l'instant précédent. Elles galopent les petites !

Et celle du square, là aussi, comme les autres. et à peine arrivée à la porte donnant sur la rue s'arrête, se retourne avec un juron de petite fille bien élevée. "J'ai oublié mon bonnet" – Et de courir en sens inverse, et repasse devant lui et enfile les escaliers… et lui reste là.

Il n'a pas bougé. Il ne peut pas bouger, et frissonne, et tout en lui gueule.

Il faut monter – ne pas rester là –

Laura !

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