Un roman sur Van Gogh par Jean Paul Longin, peintre.

Après des années de travail sur Van Gogh et de nombreuses conférences, le besoin d’écrire sur le peintre hollandais s’est fait impérieux. « Le cahier de Louise » est né de ce besoin et de la volonté de ne pas faire une étude supplémentaire mais d’écrire un livre de passion en abordant la période trouble de l’enfermement de Van Gogh à Saint-Rémy de Provence. « Le cahier de Louise » a été édité en 2000 par les éditions « Rafael de Surtis ».

EXTRAITS :

J'ai vingt-cinq ans aujourd'hui, et n'ose pas me voir -

            Vingt-cinq ans - qui le sait ?

            Et les cheveux toujours aussi raides.

            Et je mange trop ici - pas que ce soit bon, mais quoi? Rien à faire d'autre - trois ans ici, vingt-cinq ans partout ou à tourner sur place – ailleurs, ou pareil -

            Et les hanches molles et grosses - Vingt-cinq ans, de vie ? Trois ans ici - à enlever de la vie des vingt-cinq ans... alors ça fait moins – Mais pas vingt-deux de vie en couleurs - Pas de couleurs ici - Juste des cris qui frappent les murs et rebondissent dans l'eau des bains - Trois ans avec pour seul choix le noir des couloirs ou la brûlure du ciel. – Partout blanc - Les montagnes blanches, la poussière blanche - Partout - jusque sur les oliviers - Fermer les yeux sur tout ça - Regarder les rochers blancs et fermer les yeux, et laisser venir là, derrière les paupières, un fourmillement violet ou rouge, ou d'abord orange, et puis vert - Et ça bat les paupières, sous les paupières - Trois ans de ça - De blanc et de corps qui devient mou - Trois ans - Vingt-deux ans avant, de quoi ? A courir et hurler - Je cours et je hurle - Non - Je ne cours plus : trop grosse, et puis où ? Après qui ? Jamais couru après qui ou quoi - On me poursuit - Toujours - Alors, courir ! - Vingt-cinq ans de ça - Ca oui, vingt-cinq ans, mais les trois ans ici - ou deux - à courir sur place, et à hurler – Différent ? Personne ne m'attrape ici - Tout le monde crie et personne n'attrape - ou frappe – Liberté ! On frappe les couverts contre tout : liberté ! Pas besoin de crier mais c'est encore plus vrai - ou chanter - Vingt-cinq ans à chanter en tapant sur la table - Non, trois ans, ou quatre ? Il faudra que j'aille demander à sœur Marie Blanche - Elle doit savoir ; arrivée juste avant moi - Parfois un peu de repos assise sur le muret du cloître – possible d’y aller - Parfois - Toujours frais et silencieux - Silence yeux - oui, c'est ça - silence des yeux - Lumière douce - je m'apaise - les chants dans l'église - unisson des voix des petites sœurs - mais pas de couleurs - Et qui chante-t-on ? Qui est mort ? La couleur est morte - Non, pas - il n'y en a jamais eu ici - Et moi, j'ai eu des couleurs ? Avant ? Vingt-deux ans de couleurs ? Parfois, le ciel dans la Saône immobile, oui,     bleu - mais si peu – et alors ? Si, les roses - La couleur sauvage - Rouge rose silence yeux - Serrer les roses dans la main et se frotter les mains écrasant pétales et sang mêlés - serrer dans la main - Une main? Patte de loup - Cri - Cri - Vingt-cinq ans de cri de loups - Non, de cris avec les loups – Je bois l'eau dans le creux de mes mains - le sang avec - trois ans ici et la nuit tombe tous les soirs, toujours tous les soirs - mais pas d'eau - les rochers et la poussière - mais pas d'eau - ni de couleur - ou alors les verts des pins et des oliviers - Il faut aller plus bas, de l'autre côté de saint Rémy pour la couleur des vergers - mais pas ici.

            C'est si loin

            de tout.

Le désert, ici –

Et pas une lettre pour vingt-cinq ans – loin - oubliée - Non - Eléonore écrira,  mais quand ? dans vingt-cinq ans ? Non - Mais elle ne connaît pas les jours - Pas de temps pour elle - Pas de jour ou toujours, c'est pareil - Peut-être pour tout le monde aussi ? Mais elle, hier, vingt-cinq ans, ou l'inverse, qu'importe, c'est gris et c'est perdu. Et personne d'autre qu'elle? Alentour, personne - Ailleurs non plus - Maman - Là-haut ? Le désert ici, et partout - Seule, ici et partout - Seule, grise et blanche - Et laide - Non, pas laide - C'est déjà trop d'existence - Inconsistante - Trop lucide – Non pas - On me voit  - Punition de Dieu - blessure des regards - Non, c'est déjà trop d'importance - Ni laide, ni belle, ni autre -

            Louise.

            Au moins ça, j'aime bien mon nom - Louise - chant vermillon -

Un nom d'homme qui a bien tourné - une femme –

 

            Mais le reste - le rien - l'absence –

 Même pas une absence -

Déjà un poids,  mon reste - Rien - pas de poids - un vol

 

 ………………………………………………………
………………………………………………………
………………………………………………………

 

Soleil!

Chambre submergée par l'or - yeux fermés et soleil partout.

Dehors ciel rose qui s'empourpre - et jaune dedans.

Ne suis plus que gerbe et je rutile.

 

Enfin, c'était bien la fournaise -

Lui dans la fournaise –

Vu enfin son face à face avec le soleil.

Un magma de soufre et lui au centre -

Comme les trois hébreux : incandescents et intacts.

Intact ? Et si c'était ça la chute ?

            Aveuglé, c'est ça.

            Brûlé et aveuglé.

            Déchiré par le vent et embrasé.

Rien de plus simple -

Là, un faucheur - petit - dans un déferlement de vagues de blé

Là, combien de jaunes ?

Là, dans cette silhouette, le hollandais comme je l'ai vu.

Devant : un volcan en fusion.

Fond de scène : collines violettes et long mur -

Unique témoin du sacrifice: un soleil net, impassible.

Oui, comme je l'ai vu face aux oliviers et se démenant déjà dans le terrain en pente -

Mais pourquoi un faucheur ?

Et si c'est lui, les blés ont gagné -

Noyé le pantin bleu - roulé dans les flots et rejeté sèchement dans la nuit

Rien besoin d'autre

Prométhée

Icare

La folie des grandeurs : il s'est pris pour les deux.

 

Et qui pour essuyer son front ?

 

……………………………………………
……………………………………………
……………………………………………

 

 

Un an qu'il est là bientôt, ou à peu près -

Arrivé avec les iris -

Ils sont en bouton

 

Dans le parc.

La voix était faible et monotone - avec des silences, et je sentais Poulet hocher de la tête et perdre son regard dans l'eau de la fontaine.

Il parlait et, assise dans l'herbe de l'autre côté du bosquet, je fermais les yeux.

Il parlait.

Du Nord et d'une famille de paysans qui mangent dans l'ombre – avec juste un peu de lumière pour qu'on sente la rugosité des mains et des visages - En terre et dans la terre - A refaire - Depuis, vu trop de soleil -

Mon père me faisait remarquer, une fois, la folie d'Icare - mais il est vrai que, pour lui, tout était folie qui n'est pas triste comme les pages de sa bible - Et puis il fait si souvent froid - Voyez-vous, le Nord, là-haut, pas de bleu dans le ciel, mais des nuages qui courent, sans rien pour les arrêter - et la terre à gagner et à faire vivre - Voilà, c'est ça, depuis toujours, je cherche de la terre à creuser - Et puis là, je me suis laissé griser par le soleil - c'est tout - c'est trop.

La famille de paysans, personne ne voulait la voir, chez moi – Maintenant c'est passé - Elles écrivent qu'elles sont contentes quand je leur envoie des peintures - Je ne sais - Elles sont si loin, et Moe et si vieille -

Comme si nous n'étions plus déjà  dans le même monde - ou peut-être jamais été .

Avec tous comme ça, toujours - à me demander parfois si - Comment l'amour, Poulet ? Comment dire qu'on aime - et donner – et l'autre qui vous regarde, et rit - ou baisse les yeux embarrassé, cherchant à droite ou à gauche comment se sortir de ce piège - Si difficile de tendre la main pour accepter - pour peu qu'on aime avec trop de violence - Et la peinture c'est ça : offrir ce qu'on a de mieux à tous ceux qui passent - et le crier - et ceux qui passent accélèrent le pas - comme l'aveugle de Jéricho qui appelait le Christ et qu'on rabrouait, et qui criait encore plus fort - C'est ça la peinture, crier son espérance malgré tout, surtout malgré les autres – Surtout malgré ceux qui font semblant de croire - Crier pour être entendu, mais savoir se garder, si ça arrive, de l'illusion qu'on vous écoute pour ce que vous dites.

Peut-être bien que ma mère et ma sœur veulent bien des peintures maintenant parce qu'on commence à parler un peu de moi, même en Hollande - C'est terrible ça d'attendre que les autres vous disent – Et est-ce qu'ils ont seulement taché une fois leur vêtement en peignant ceux qui écrivent sur la peinture ?! Ou travaillé toute la journée à charrier de la tourbe ? c'est pareil - Non - des mots - ils ne savent faire que des mots pour des gens qui ne savent que lire et compter - Sûr que ce n'est pas pour eux qu'il faut peindre - Dans ce monde là, le succès est ce qu'il y a de pire -

Il faut creuser, et puis peut-être se brûler –

Pour le reste, je ne sais pas -

Sinon que je suis incapable de peindre un Christ -

Je suis allé jusqu'au fond des mines pour chercher Dieu - je n'y ai trouvé que la misère humaine - à vivre comme des bêtes - Et pourtant avec de telles lueurs dans le regard, comme les étoiles la nuit - l'éternité – Et c'est cela qu'il faut peindre - Creuser pour trouver l'éternité dans un regard - voilà –

Ca ne laisse pas le temps pour vivre vraiment –

Là-bas, chez mon frère, il y a un petit Vincent - C'est ça, un petit être chaud et vivant - ça qu'il faut faire - et voir grandir – et aider à grandir - Comme le Christ, travailler dans le cœur de l'humain - Mais la peinture, que des couleurs inertes qui vous échappent - Et quoi au bout ? Les murs d'un banquier, entre des tentures roses et des amours en porcelaine ?

Mais maintenant que faire d'autre ? Pas pour l'habitude, pas pour occuper le temps - pour vivre, comme la respiration et le sang dans les veines - mais c'est terrible maintenant, parce que le souffle commence à manquer - Je sens, comme des secousses, des arrêts - et si lent le cœur - Le petit Vincent respire à ma place –

peut-être.

            Vous m'imaginez avec un enfant ?

Personne ne peut ici - c'est effrayant - Peut-être parce que tous encore des enfants - Regardez-moi - avec ces yeux usés, et presque plus de dents - pourtant à l'intérieur je ne suis pas sûr d'être un homme – je suis au bout et peut-être que je n'ai pas commencé - Avec la peinture on n'use pas la vie - on est à côté - surtout ici - Tous ici à côté de tout - et aussi de nous-mêmes.

C'est pour ça que je vais partir - retrouver le Nord pour me retrouver - Peut-être que ce n'est pas trop tard - même seul -

Oublier le soleil et le vent.

Ne plus se laisser éblouir.

Avec simplement l'espoir que d'autres viendront avec encore plus de couleurs, supporteront la musique et oseront quitter la terre - Parce que c'est ça qu'il faut faire - ne pas rester les pieds dans la tourbe à fouiller, le dos courbé - Regarder le soleil et peindre en pleine lumière - je sais - C'est cela -

Mais je ne peux plus et je m'accroche aux rochers des Alpilles.

et souvent je ne sais plus bien si ce sont eux ou moi

qui guident les pinceaux -                       ou le mistral -

 

Il parle et sa voix vers la fin vibre, et se casse –

Je l'entends se lever -    plutôt je devine - et ne sais plus-

Il est tard –

………………………………………………………
………………………………………………………
………………………………………………………

Retour en haut de page

Le cahier de Louise