Démarche de Jean Paul Longin près d’Autun en Morvan.

Le texte qui suit date de 1993. Il a été écrit pour le catalogue de l'exposition «20 ANS A PARAY » qui retraçait mon parcours artistique depuis mon arrivée dans cette ville. A le relire, il me semble dire au mieux ce qui porte mon travail.

Le voici donc tel quel, même avec les quelques passages« datés » par le moment de sa rédaction.

« Personne ne peut vous apporter conseil ou aide, personne. Il n'est qu'un seul chemin. Entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait écrire : examinez s'il pousse sa racine au plus profond de votre cœur, confessez-vous à vous-même : mourriez vous s'il vous était défendu d'écrire ? Ceci surtout : demandez-vous à l'heure la plus silencieuse de votre nuit : « suis-je vraiment contraint d'écrire ? » Creusez en vous-même vers la plus profonde réponse. Si cette réponse est affirmative, si vous pouvez faire front à une aussi grave question par un fort et simple : « je dois », alors construisez votre vie selon cette nécessité. »

(RM RILKE – Lettres à un jeune poète)

Construisez votre vie selon cette nécessité…Rien à ajouter sur la vie. Quand à mourir si….J'y aurais souscrit plus volontiers jeune. Il me semble, il me semble seulement, que cela n'a plus le même sens maintenant, ou plus de sens du tout. Comme ce bouddhiste répondant à un journaliste qui lui demandait s'il avait peur de la mort : « Je ne comprends pas votre question, elle n'a pas de sens pour moi. »

Il me semble, encore, actuellement impossible d'envisager de vivre sans peindre, mais que je devienne aveugle, et je devrai bien faire face. Cela n'enlèvera rien à ce qui en moi porte la peinture, et est porté par elle. Et peut-être ce quelque chose qui se loge là peut-il s'offrir autrement, devra-t-il s'offrir autrement un jour. De même que ce qui agit en moi à travers le cheminement pictural n'aura peut-être, un jour aussi, plus besoin de cet intermédiaire pour suivre son cours.

A ce point on peut donc exclure que la peinture soit une fin en soi. Cela en a l'apparence en tous cas. Mais alors, à quoi bon y consacrer toutes ses forces ? Probablement nouvelle question aussi absurde que de se demander pourquoi donner toute son énergie pour vivre.

On risque, sur ce chemin, d'arriver un peu hâtivement à considérer la peinture comme une thérapie : peindre pour combler ses fissures, ses vides, calmer ses angoisses, bref s'aider à vivre. Cela s'est vu, cela se voit, et plaît généralement beaucoup. On a même voulu y enfermer tout l'œuvre d'un certain Vincent Van Gogh dont, depuis un siècle, on refuse de voir la réelle portée.

Mais l'œuvre ne se confond pas avec les questions, les bouleversements, les abîmes traversés pour la réaliser. Elle est au-delà des moyens, des luttes, des troubles qui participent à sa mise au monde.

Cela ne veut pas dire que l'œuvre ne porte pas déchirure, cri, détresse, et toutes les interrogations et angoisses de l'être humain.

Mais elle ne me semble pas être simplement les tripes de son auteur étalées en technicolor. Elle ouvre ailleurs, ou après, ou autrement.

A l'insu de celui ou celle qui a œuvré, bien souvent.

« Où est Dieu ? Où est Dieu maintenant ? demandait un prisonnier face à la souffrance d'un adolescent qui n'en finissait pas de mourir, pendu au bout d'une corde dans un camp de concentration. « Où est-il ? Il est ici…Il est pendu au gibet, répondit une voix. Tel est bien, après toutes les considérations que nous pourrions faire, le point où la foi nous saisit au plus vif… »

(Alain DURAND, d'après Elie WIESEL, dans « La cause des pauvres »)

Sur mon écran de télévision tout à l'heure, avant d'écrire : des regards d'enfants terrorisés au Rwanda, des images d'enfants brûlés à Hiroshima, des échos du Yémen. Rien sur la Bosnie : un oubli probablement.

De quoi rendre dérisoire quelques taches de peinture, même ordonnées, sur un morceau de toile, ou de bois. Il y a mieux à faire que de jouer les Narcisse dans son atelier.

Agir !

Autre approche. Le carmel de Mazille. Les religieuses en prière. Le silence incomparable et l'Esprit qui vous envahit, et allège. Le sentiment que sans la densité de cette communion silencieuse, le monde tomberait en poussière.

J'ose croire que la peinture est de cet ordre là.

Et comme tout le monde est revivifié à chaque prière, il se trouve changé, enrichi, voire bouleversé, à chaque œuvre mise au jour.

Chaque peinture est ainsi offerte et destinée à tous, des proches aux plus lointains, et qu'importe s'ils n'en savent rien, qu'importe ceux qui nient ou rejettent. Cela est.

Tout comme le monde est transfiguré à chaque geste d'amour.

Monde qui continue de se construire ainsi. Et chaque regard ou geste du peintre – sculpteur, musicien, écrivain, scientifique… - est une ouverture nouvelle en même temps que perpétuation de l'aventure originelle.

Ainsi les formes n'ont en elles-mêmes que peu d'importance, sinon comme incarnation de l'esprit humain – qui est peut-être bien l'Esprit – au fil du temps. C'est ce qui fait l'éternité. Mais qu'on ne s'y trompe pas, ça n'est dans l'acte ni ronflant, ni surchargé de l'histoire du monde.

Rien qu'une respiration fragile et hésitante, avec au bout, si possible, un sourire. Incarné dans une matière qui requiert énergie, attention, force, passion….jusqu'à courir le risque de l'idolâtrie.

C'est rien et c'est tout.

« Dans la nature, nous pouvons constater que tous les rapports sont dominés par un seul rapport primordial, celui de l'extrême un en face de l'extrême autre. Or la plastique abstraite des rapports représente ce rapport primordial d'une manière précise par la dualité de position formant l'angle droit. Ce rapport de position est le plus équilibré de tous, parce qu'il exprime dans une parfaite harmonie le rapport de l'extrême un et de l'extrême autre et qu'il porte en lui tous les autres rapports.

Si nous concevons ces deux extrêmes comme une manifestation de l'intériorité et de l'extériorité, nous trouverons que dans la nouvelle plastique le lien qui unit l'esprit et la vie n'est pas rompu ; ainsi, loin de la considérer comme une négation de la vie vraiment vivante, nous verrons en elle la réunification de la dualité matière-esprit. »

(Piet MONDRIAN – La nouvelle plastique dans la peinture)

Trois peintres ont particulièrement marqué mon adolescence par le mélange de fascination, rejet et surtout interrogation que j'éprouvais face à leurs œuvres : Piet MONDRIAN, Nicolas de STAEL et Alberto GIACOMETTI.

Avec du recul je constate qu'ils mettent à jour, soit les uns par rapport aux autres, soit chacun d'eux, des oppositions qui sont au cœur de mon travail depuis ses origines : abstraction/figuration, maîtrise/abandon, force/fragilité, jubilation/détresse, un/multiple, et enfin matière/esprit dans laquelle d'ailleurs certaines des précédentes se rejoignent.

Ce choix de l'abstraction s'est fait naturellement, comme allant de soi, après quelques années de travail. Si, intérieurement, je ne vois pas la nécessité de revenir à la figuration, il n'empêche que le problème de la pertinence à traiter certains sujets, comme par exemple la Passion du Christ, de manière abstraite existe et n'est en rien éludé.

Mais il me semble que le débat abstraction/figuration n'est qu'anecdotique car portant sur la forme. Les « duos » suivants sont nettement plus intéressants car ils évoquent les oppositions, ou complémentarités vécues dans l'acte de peindre et dans le résultat de celui-ci, ils sont de même au cœur de ce qui se passe dans la Passion.

Le nœud de l'affaire étant la dualité matière/esprit. Dualité, ou complémentarité, ou opposition, ou conjonction, ou… ? En aucun cas je ne m'aventurerai à répondre car, justement, il me semble que mon travail de peintre est une interrogation sur cela, avec des embryons de réponses variées.

Dans cette optique, le passage progressif à la sculpture marquerait peut-être une volonté de s'ancrer plus nettement dans la matière, après la tentation de l'aplat et du monochrome qui semblait dissoudre celle-ci.

C'est probablement dans cette problématique que se développe la dualité jour/nuit omniprésente, mais c'est surtout là que se joue l'épreuve de la mort : perte de la matière qui n'est peut-être pas grand-chose.

Et pourtant quel déchirement, quel abîme !

La peinture, alors, se pose non pas comme refuge mais comme lieu de sublimation. On rejoint là encore la prière – ou la méditation – et dépasse le simple besoin, qui existe probablement aussi, d'effacer la mort en laissant derrière soi des témoignages.

L'enjeu est d'affronter cette mort. Ne pas la nier et la refuser comme cela devient d'usage dans l'occident actuel.

En l'assimilant à la vie, en l'apprivoisant.

Vaste programme !

« Lorsque Zarathoustra fut âgé de trente ans, il quitta son pays, et il s'en fut dans la montagne. Là jouit de son esprit et de sa solitude et dix années n'en fut las. Mais à la fin son cœur changea – et un matin, avec l'aurore, il se leva, face au soleil s'avança, et ainsi lui parlait : « O toi, grand astre ! N'aurais-tu ceux que tu éclaires, lors que serait ton heur ?

Dix années durant jusqu'à ma caverne tu es monté ; sans moi, mon aigle et mon serpent, de ta lumière et de ce chemin tu te serais lassé.

Mais chaque matin nous t'attendions, de toi reçûmes ton superflu et de ce don te bénîmes.

De ma sagesse voici que j'ai satiété, telle l'abeille qui de son miel trop butine, de mains qui se tendent j'ai besoin. Puissé-je prodiguer et distribuer… »

(NIETSCHE - Ainsi parlait Zarathoustra)

Je suis resté de longues années sans exposer. Je n'en ressentais pas la nécessité, et les balbutiements dans lesquels je me perdais me convainquaient facilement d'attendre.

Il est douillet le cœur de l'atelier malgré tous les séismes qui bouleversent les assises de celui qui œuvre !

C'est l'aventure du Chemin de Croix pour la Basilique de Paray le Monial qui m'a fait sentir la nécessité de porter les œuvres aux autres. Et, curieusement, autant les rejets et agressions que les marques d'intérêt et les approbations. L'œuvre parlait, vivait, respirait.

J'ai pris alors conscience que d'autres pouvaient être émus par ces « machins » qui sortaient de je ne sais où, dont j'étais peut-être un peu responsable. Et j'ai ressenti cette chose forte, unique : la communion.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit : d'offrande et de communion.

L'art n'est pas objet de communication, ni discours, ni passe-temps, ni…. Il est partage. Don et partage.

Le risque est partout. Avancée sur la corde raide. Et peut-être même n'y a-t-il plus de corde.

D'un côté, s'enfermer avec des œuvres miroir. Narcisse encore.

De l'autre, être happé par un système dans lequel l'œuvre n'est plus que fait culturel spectaculaire…. « Du déclin de Zarathoustra tel fut le commencement. ».

Autre risque : les mots, comme ici. Tous les reproches seront valides, quelque soit l'attitude adoptée : du « retrait méprisant dans la tour d'ivoire » au « expliquer veut dire que les œuvres ne sont pas assez efficaces toutes seules ».

Alors faire comme porte le cœur.

Offrir aux regards, offrir des mots pour ceux qui veulent. Sans illusion sur l'efficacité de ceux-ci : ce qui est l'essentiel de la peinture leur échappe….ou alors, quel intérêt ?

L'œuvre d'art n'est pas du domaine du raisonnement et de l'idée, pas non plus fuite dans le rêve ou le fantastique. Cela peut être en jeu, mais au-delà, cela se passe au-delà.

« Ne saurait exister en art de chemin établi.

L'ART ne passe ni par ici, ni par là, il passe AU-DESSUS

L'important est de se tenir disponible

Non au raisonnement, mais à l'intuition. »

(Maxime DESCOMBIN)

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