JOURNAL 56

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Publié le jeudi 27 septembre 2018 à 10:10

JOURNAL 56 … Me voilà en pleine guerre, celle d’il y a 100ans, plongé dans l’art d’un début de siècle brisé par la destruction, et j’ai parfois l’impression d’être en pleine actualité du siècle actuel. Monde chamboulé par une multiplicité de découvertes scientifiques, d’avancées technologiques qui transforment l’espace, le temps, la lumière, et la vie quotidienne, au milieu de tensions internationales bien sombres.

            Me voilà, pour une passionnante conférence, à nager parmi les multiples « ismes » - qui sont un peu des isthmes avançant dans l’océan mouvant du monde – d’un art occidental se demandant s’il est encore de l’art, si ce mot a un sens. Grande nouveauté depuis que cette notion, bien difficile à définir, apparait à la Renaissance. Avant, et encore dans bien d’autres régions du monde, l’art n’existait pas. Il y avait des réalisations dont les formes étaient celles de ce qu’on a appelé art depuis, avec des exigences esthétiques affirmées, mais toujours inféodées à une fonction sociale, de l’exaltation du pouvoir politique à la communication avec ces forces obscures dites divines. La « Beauté » n’avait de sens que par rapport au but assigné.

            En ce début de XXème siècle les choses ont bien changé. Etats et Eglises se crispent sur leurs prérogatives alors que l’œuvre d’art devient progressivement une marchandise comme les autres dans une société embourgeoisée où galeries d’art, commerçants et critiques décident de plus en plus de ce qui est ou n’est pas « art ». C’est à la fois une immense respiration pour les artistes, ouvrant à la liberté créative, et une mainmise beaucoup plus sournoise. Nous en sommes toujours là. Et Marcel Duchamp a eu beau faire : sa « fontaine » provocatrice de 1917 (un urinoir industriel signé et déclaré œuvre d’art), si elle a bousculé ces petits arrangements de boutiquiers, est maintenant au musée et son esprit règne sur le commerce de l’art actuel.

            Savoir pourquoi, depuis des millénaires, des milliers d’êtres humains consacrent leur vie à peindre, sculpter, danser, chanter, … envers et contre tout, l’appât du gain ou de la gloire ne suffisent pas à y répondre. A scruter tous ces artistes et mouvements artistiques du début du siècle dernier, pris entre la révolte, jusqu’au nihilisme, et l’idéalisme exalté, on se rend compte de l’acuité des problèmes. A quoi ça sert, pour celui qui crée, et pour les autres ? Car ça doit bien être vital pour que l’écrasante majorité des sociétés humaines, de tous les temps, intègrent à leur vie ces drôles de gens et de choses aux pouvoirs inquiétants, tout en essayant souvent de les désamorcer par le dédain, la dérision, la violence, ou la normativité culturelle.

            Bref, me voilà à explorer et brasser … au point de faire remonter nombre de souvenirs. Ainsi cette tentative ridicule, tout jeune, d’une peinture à la manière cubiste. Ça m’a au moins permis de comprendre que je n’y comprenais rien. C’est à la même période que je vivais un véritable bouleversement face aux couleurs de Matisse, Vlaminck, Dufy et autres fauves en furie à Paris. Il faut dire que le gris coloré régnait en maître aux Beaux-Arts de Mâcon.

            Mais l’émotion la plus forte est venue du travail autour de Malevitch, avec la remémoration de moments vécus lors de la grande rétrospective de 1989 à Amsterdam. Curieuse journée car en chemin je découvrais le retable de « L’agneau mystique » des frères Van Eyck à Gand. Après cette perfection monumentale et lumineuse, comment voir les abstractions pures du peintre russe ? Pour un peu, déjà comblé, j’aurai renoncé. Mais tout de même, et heureusement : même puissance, même plénitude ! Et puis, dans un coin de mémoire, restait un de ces petits trésors fugaces et incertains, qui reviennent parfois comme un beau sourire. C’étaient les images troublantes de la reconstitution d’un opéra, « Victoire sur le soleil », dont Malevitch avait fait les costumes et l’espace scénique. Un rêve. Tournant dans la quête artistique du peintre, je cherchais il y a quelques jours sur internet si je n’y glanerais pas quelques images donnant consistance au souvenir ... et je tombe, miracle ! sur l’opéra entier recréé dernièrement à Bâle. Impossible de décrocher de cette folie jubilatoire, entre la musicalité du texte en russe qui se bat avec la musique débridée de Matiouchine, les couleurs et les mouvements conçus comme de véritables chorégraphies. Le « Sacre du printemps » de Stravinsky monté par les ballets Russes de Diaghilev semble une berceuse pour enfant sage à côté ! J’en suis encore tout retourné, et reconnaissant envers les amis de Vic le comte qui m’ont commandé cette conférence. Sans elle et le brassage qu’elle impose, je n’aurai jamais remis ce rêve dans la réalité.

            Bien entendu, avec tout ça l’atelier dort un peu et l’Etable commence à envisager elle aussi un repos, même si elle restera accessible jusqu’aux grands froids, avec les mêmes œuvres que celles en place pour l’ouverture du début de mois. Les images de ce Journal en donnent une petite idée.

 

AGENDA

Conférence sur « 1914/1918 : l’art en question »

Vic le Comte le 7 novembre à 20h30 au Couvent de Dames, avec La Comté Républicaine.

Et tout près d’ici à Laizy avec le T.RAC quelques jours après (précision dans le prochain journal)

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